La maison des Bauwers

manoir abandonné

 

 

Retour aux origines, se dit Pierre en poussant la porte.

Elle s’ouvrit sur une cuisine traditionnelle.

– Que du vieux, j’ai du taf.

Ses projets tournoyaient dans son esprit tandis qu’il posait ses valises. Il rénoverait cette maison en gardant le cachet du passé. L’endroit resterait sombre, il ne remplacerait pas les murs par des baies vitrées parce qu’il savait les étés étouffants de cette région. Et il coulerait les rudes hivers au creux de cet antre refermé sur lui-même, auprès de l’âtre, comme un fœtus dans le ventre de sa mère.

L’image le fit sourire.

Il grimpa l’étroit escalier et examina la grande pièce qui couvrait toute la surface du bâtiment. Le silence régnait, total, apaisant après le tumulte de la ville. Pierre sentit ses muscles se détendre. Il contempla le lit où était mort Maurice Bâtonnier, l’antique coiffeuse avec son broc et son évier en faïence. À sa gauche, un canapé à l’assise enfoncée regardait une table basse sommairement débarrassée par le personnel de l’agence immobilière.

Pierre soupira. Oui, il dormirait là cette nuit en attendant l’arrivée de ses meubles, mais il voulait manger avant.

Il se détourna de l’espace encombré de malles anciennes et rebroussa chemin.

 

Après un court repas, épuisé par deux jours de conduite, Pierre réintégra le grenier qui avait servi de chambre au vieil homme. Il ouvrit son sac de couchage, en recouvrit le canapé pour masquer les odeurs de poussière, de tabac et de vin, et s’y étendit en soupirant.

 

*

 

L’ombre sembla sortir du mur. Elle s’approcha des lits jumeaux et égorgea les deux fillettes d’un seul geste, rapide et précis, si bien que pas un cri n’interrompit le silence nocturne. Puis elle glissa jusqu’à la porte qui s’ouvrit sur un faible halo et le pâle visage d’une femme. Son souffle éteignit la bougie, sa main se plaqua sur sa gorge et le couteau s’enfonça dans sa poitrine.

Avec agilité, la silhouette amortit sa chute et l’emporta hors de la chambre.

Un calme étrange régnait dans cette maison. Une atmosphère imprégnée de l’odeur de la mort. L’homme descendit prestement l’escalier-échelle, ouvrit une autre porte et des fragrances végétales se répandirent dans le couloir. Il pénétra ces ténèbres encore plus profondes sans se préoccuper des froissements et des sons de pas qui se répercutaient sur des murs lointains, comme si un palais se cachait sous terre.

Accrochées sur la droite des dernières marches, trois torches s’enflammèrent et révélèrent le corps sans vie déposé au cœur d’un pentacle.

Le visage dissimulé par une large capuche, l’inconnu s’affairait à une table.

 

*

 

Pierre se réveilla en sursaut et repoussa son duvet trempé de sueur.

Sûr qu’après un tel cauchemar, le sommeil le fuirait, il s’habilla sous le faisceau d’une lampe puissante et laissa son regard errer sur les lieux. Une envie d’exploration le prit, il décida d’y succomber. Il se leva, ouvrit une malle au hasard et en sortit trois pantalons rapiécés qui sentaient l’urine, deux vieux pulls déformés et tachés, quelques slips, des chaussettes, des maillots… Les serviettes de toilette râpées masquaient un grand cahier à couverture de cuir.

Des photos.

Les clichés représentaient une masure dont la vue lui inspira les images des taudis du moyen-âge croqués par les dessinateurs de l’époque. Mais lorsqu’il tourna la page, une impression de déjà-vu le saisit.

La porte sans poignée.

Et une chambre avec des lits jumeaux.

Pierre déglutit. Il reconnut aussi l’escalier-échelle et un pan de la cave avec sa table. Sans le pentacle.

J’ai rêvé de cette maison.

 

Quand les premiers rayons jouèrent sur les linteaux, il éteignit sa lampe et descendit se filtrer du café, à l’ancienne, car il n’était pas raccordé au réseau électrique. Il avala son breuvage en dépouillant l’album à la recherche d’indices, comme une adresse des noms et des dates.

– Découverte sanglante chez les Bauwers, mai 1931, lut-il.

Un coup de klaxon le fit sursauter. Il referma le livre et alla ouvrir aux déménageurs.

 

*

 

Bibliothèque municipale, milieu d’après-midi.

Pierre s’installa devant une caisse d’archive poussiéreuse que venait de lui apporter la vieille bibliothécaire au chignon grisonnant et sortit délicatement les documents de la rubrique faits divers de l’année 1931.

Entre les bagarres de bistrots et l’affaire des vaches bizarrement dépecées, il dénicha l’article qui avait couvert la une du quotidien local le 28 mai de cette année-là.

« Macabre découverte à la maison des Bauwers, ilot 31 », titrait la feuille.

– J’ai acheté l’ilot 31, marmonna-t-il. Cette maison se trouve sur ma parcelle.

Huit hectares sur lesquels subsistait une petite forêt, deux champs en friche et sa modeste fermette.

Il reprit sa lecture.

« Ce matin, Gaston Bauwers, journalier, a découvert ses jumelles égorgées dans leur lit. Les enquêteurs recherchent la mère, Liliane Bauwers, et lancent un appel à témoin. Si vous avez vu cette jeune femme (portrait ci-contre), veuillez passer déposer au poste. Merci ».

Pierre se pencha sur le dessin. Pas de photographie, la famille ne devait pas avoir les moyens de se permettre un tel luxe. Les traits fins, le nez aquilin et les yeux un peu trop rapprochés, lui rappela vaguement le visage entrevu dans son rêve. Il frissonna et scruta le cliché de la maison. Peut-être un vieil arbre ou un chemin le mettrait-il sur la piste. Il voulait la visiter, comprendre ces visions qui l’avaient fait remonter cent ans en arrière.

 

Après avoir imprimé les détails dans sa mémoire, il rangea soigneusement les documents sous l’œil pointu de la bibliothécaire puis déposa le carton sur le comptoir.

– S’il vous plait, Mademoiselle, vous connaissiez monsieur Bâtonnier ?

– Oui, pourquoi ?

– J’ai trouvé cette photo dans l’une de ses malles. Il était impliqué dans ce terrible meurtre qui a eu lieu chez les Bauwers en 1931 ? Vous savez, les…

– Jumelles, oui, grinça-t-elle. Il n’était pas né.

– Son père ?

– Il est mort au front. Je ne peux pas vous aider, désolée.

– D’accord, bonne soirée. Oh ! Encore une question. A-t-on retrouvé l’assassin ?

– Non.

– Et la mère ?

– Non plus.

 

L’esprit encombré par l’énigme, Pierre remonta lentement la ruelle. Il s’arrêta à l’épicerie pour s’approvisionner et reprit le chemin du retour.

Pensivement, il prépara son sandwich, ouvrit une bouteille de vin et regarda par la fenêtre.

Ces deux marronniers, là…

Il porta des yeux avides sur la photographie, toucha du doigt les jeunes branches jaunies et alla coller le nez au carreau. Le jour déclinait, mais il se trouvait si proche ! Ça lui prendrait à peine une heure, il en sortirait avant la nuit et...

Pierre engloutit son pain, saisit sa lampe torche et franchit le seuil.

 

Sous les frondaisons, la terre gargouilla.

 

*

 

Plus il approchait les marronniers, plus il s’enchevêtrait dans les ronces et la broussaille qui envahissait l’orée d’une forêt délaissée.

J’aurai dû embarquer une faux.

Il hésita à poursuivre. Revenir demain avec du matériel ? Le souvenir du cauchemar de la nuit précédente lui souleva le cœur, il ne trouverait pas le sommeil et il serait encore plus fatigué. Il choisit de lutter contre le taillis hostile et bientôt, les premières pierres qui transparurent dans ce fouillis végétal récompensèrent ses efforts.

 

Il força le passage et, d’un coup, dépassa le seuil d’une ancienne ouverture. À ce moment, le paysage changea. D’abord, la lumière de fin d’après-midi s’assombrit puis la maison se reconstitua autour de lui. Anesthésié par la surprise, il observa la table de bois grossier sortir du sol, l’escalier monter ses marches vers l’étage et les murs fermer l’espace. L’évier se remplit d’eau rouge et les armoires de vaisselle cliquetante. Le bruit et l’odeur assaillirent ses sens, Pierre sentit son sandwich se frayer un chemin vers le retour. Il déglutit, statufié cette fois par la terreur.

Une pensée étrangère à la sienne, un désir impérieux, anima ses pieds. La maison l’invitait et cette conviction s’ancra dans la moindre parcelle de son corps, la plus infime cellule.

À la façon d’une marionnette, il arriva devant la porte de la cave qui s’ouvrit, et une force immense le poussa dans l’escalier. Alors il descendit en retenant ses sphincters.

Les flambeaux de son cauchemar jetaient leur halo sur les murs et le sol où s’étalait un magnifique pentacle.

Pierre s’attendit à voir l’assassin fondre sur lui.

– Bienvenue chez moi.

Soufflé, il se retourna brutalement, mais ne perçut que des ombres mouvantes.

– Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ?

– Ici et nulle part, ricana la voix. Quant à qui je suis, tu l’apprendras en son temps.

– Que voulez-vous ?

Je vais me réveiller ou je suis bon pour l’asile.

– Tu n’es pas fou, Pierre Shan.

– Que me voulez-vous ? répéta le jeune homme.

– Trois morts, un corps en échange de la liberté.

– Jamais ! cria-t-il au comble de l’horreur.

– Je te laisse réfléchir.

Pierre se sentit soudain seul, l’oppression avait disparu. Il s’assit sur l’avant-dernière marche de l’escalier et contempla le pentacle. Avait-il remonté le temps ou était-ce un leurre ?

– Cette maison est en ruine et donc inhabitée, forcément. Qui veut-elle m’obliger à tuer ?

Il n’avait jamais vu pareil motif. Les runes du centre paraissaient faites d’os assemblés. De petits os, comme ceux d’une main de femme. Pierre frissonna. Qui avait sculpté cette étrange étoile ? Et que signifiaient ces arabesques ?

Il s’agenouilla devant l’objet ancré au sol et essaya d’en détruire une partie. Il s’y écorcha les doigts.

Ce truc est le cœur de la maison.

Il se tourna vers la porte de la cave qui se perdait dans les ténèbres et actionna l’interrupteur de sa lampe torche. Elle refusa de s’allumer.

Les piles sont neuves, pourtant.

Il décida quand même de remonter pour tenter de s’échapper de cet endroit sinistre.

 

Les marches défilèrent, s’enchainèrent, se succédèrent.

Au bout d’un moment, essoufflé par l’effort, il s’arrêta et se retourna. Il n’en avait gravi que cinq et le pentacle semblait le narguer. Ce nouveau choc le laissa pantois pendant de longues secondes, puis décontenancé, il s’assit et se passa les mains sur le visage.

– As-tu saisi ma puissance ?

– Qui voulez-vous que je tue ?

– Les deux jumelles et leur mère.

– Elles sont mortes depuis cent ans !

– Le temps n’existe pas entre ces murs.

– Je t’ai pourtant trouvée en ruines.

Putain ! Je parle à une maison.

– Voilà pourquoi j’ai besoin du corps de la femme. Nourris-moi !

– Je ne suis pas un assassin.

– Dans ce cas, la faim et la soif auront ta peau.

Pierre réfléchit. Tuer des morts ne le condamnerait pas à la culpabilité perpétuelle, il n’ôterait la vie à personne. Après ce forfait imaginaire, il sortirait et contacterait un chasseur de fantômes. Mais ce passage à l’acte lui paraitrait réel, ce serait comme si… La bile lui brûla l’œsophage.

Le silence, un silence vide s’éternisa et finit par l’étourdir.

Il perdit connaissance.

 

 

Les protestations de son estomac le réveillèrent, son regard éperdu s’accrocha aux flambeaux puis tomba sur le pentacle. La terreur lui chatouilla les bras et serra son ventre.

Il consulta sa montre.

Arrêtée.

La soif lui collait la langue au palais et le besoin d’uriner plombait sa vessie. Il devait agir. Chercher une sortie par le haut ou le bas, peu importe pourvu qu’il essaie. Alors, il prit une torche et repoussa les ténèbres.

Il marcha en longeant un mur et se retourna souvent pour s’assurer qu’il s’éloignait réellement.

Jamais il ne rencontra d’obstacle, et seule sa main lissant les pierres lui affirma qu’il ne rêvait pas. Il se trouvait sous terre et son environnement s’abimait dans le néant.

Assassiner des morts ou errer jusqu’à la mienne.

– J’ai pas mérité ça ! hurla-t-il.

Et il se retrouva sur le pentacle.

– Es-tu prêt ?

Sous le ton doucereux de la voix pointait l’ironie.

– Pourquoi moi ? se vexa Pierre.

– Il y en a eu d’autres, ricana la maison.

– Tu es toujours en ruines, pourtant.

– Ramène-moi la femme et tu pourras me caresser des yeux pendant toute une vie.

Pierre pensa au vieil homme, décédé dans son lit, tranquillement. Bâtonnier savait-il ?

– Je veux juste retrouver ma liberté, bougonna-t-il.

– Ça revient au même.

– Je suis là depuis combien de temps ?

– Le temps… n’a pas de prise ici. Il s’est peut-être passé cinq minutes… ou cent ans.

Elle se moque de moi.

Mais son estomac se tordait de faim et la salive lui manquait.

– Très bien. Je tuerai ces fantômes.

– Le couteau est sur la table.

 

*

 

Liliane Bauwers posa sa couture sur la table basse et se leva pour aller ranger la vaisselle qui séchait sur l’égouttoir.

L’ombre se faufila dans l’escalier tandis qu’elle se penchait pour placer les assiettes dans le bahut. Elle se sentait fatiguée aujourd’hui, et si elle voulait être debout pour le retour de Gaston… Elle vérifia le verrou, éteignit la lampe à pétrole, alluma une bougie et entama la montée.

Elle ouvrit la porte des jumelles et prit un coup au cœur.

 

*

 

Pierre rattrapa Liliane et sa légèreté lui leva un goût amer en bouche. Depuis son entrée dans la chambre, il avait agi en automate. Comme l’ombre de son cauchemar, dans un même geste, le poignard avait volé de la deuxième fillette au cœur de la mère sans vraiment se fixer dans sa main.

Voilà, travail accompli. Ou presque, car il devait étendre le corps au centre du pentacle.

Et après ?

– Repose le couteau à l’endroit exact où tu l’as pris, ordonna doucement la voix.

 Pierre obtempéra en tremblant.

– Merci, tu peux partir.

Course dans l’escalier, le couloir, le salon. Il arracha furieusement les broussailles, s’en extirpa en rugissant, traversa le chemin puis le champ et s’engouffra dans la maison du vieil homme. La sienne désormais.

Fébrilement, ses mains cherchèrent une bouteille dans l’obscurité, trouvèrent et la portèrent à ses lèvres. Il but longuement.

Les yeux ouverts sur les ombres familières de la nuit, il ne pensait plus.

 

Peu à peu, son cœur se calma. Enfin, il alluma sa lampe torche et en balaya le faisceau sur le fourbi qu’avaient laissé les déménageurs au matin.

On est quel jour ?

Pas moyen de savoir. Il regarda son réveil.

Deux heures du mat’. J’en aurais passé au minimum quatre sous terre.

Le temps n’existe pas, ici, lui rappela la réminiscence.

Si présente qu’elle lui soutira un hoquet de terreur.

Et Bâtonnier ?

Pris d’une soudaine curiosité, il vola à l’étage et fouilla nerveusement les malles. Dans la troisième, il extirpa un cahier recouvert d’une protection en papier bleu.

– Il a écrit, exulta-t-il.

Il redescendit, s’installa à la table de cuisine et commença sa lecture, un paquet de chips en main.

Au fil des mots, ses yeux s’écarquillèrent. Bâtonnier décrivait exactement ce qu’il venait lui-même de vivre.

« J’avais alors vingt ans. Je rentrais d’Indochine et croyais avoir tout vu, tout vécu, écrivait-il ensuite. La maison est devenue visible en trois jours. J’avais sous les yeux l’objet de ma lâcheté, celui de mes tourments. Je décidai donc de partir, mais elle me ramenait sans cesse sur mes pas. Je suis prisonnier de l’ilot 31 et je prie quotidiennement pour que cette malédiction prenne fin. En attendant, je laisse la nature envahir les lieux, mais je la vois à travers le feuillage. Je la vois qui me nargue ».

– Misère ! Elle a dû s’effondrer à sa mort.

Pierre jeta un œil vers la vitre.

Trois jours… J’ai peut-être le temps.

Il fourra le cahier dans son sac à dos, attrapa ses clés de voiture et retourna dans la nuit.

 

Sous le sol, le pentacle frémit de plaisir.