Marc et Elise

 

 

De longs tentacules se greffaient à la base du dôme immergé. Ils ondulaient au gré des courants marins et aspiraient les matières plastiques qui flottaient à leur portée. Ces ordures rejoignaient ensuite un énorme conduit qui traversait le fond des océans.

Ce tuyau débouchait sur le continent, dans un incinérateur qui, nuit et jour, brûlait les déchets issus d’une civilisation désormais éteinte.

 

Deux équipes de maintenance se relayaient au chevet de la grande nettoyeuse. Ainsi nommaient-ils cet ensemble qui s’efforçait de redonner aux mers sa beauté d’antan.

 

Marc grimpa dans le module qui les emmènerait, Loïc et lui, vers la surface.

Quand les familles saines s’étaient réfugiées dans cette bulle, un plafond boueux et mouvant qu’aucun rayon solaire ne perçait frôlait son toit transparent. Alors âgé de neuf ans, Marc s’était promis de devenir dépanneur en informatique pour revoir le ciel.

 

Cinq années après ses premiers pas dans le métier, l’épaisseur de détritus commençait à s’amenuiser.

 

Loïc ferma le sas en soupirant.

– Le reclassement, c’est pas pour demain.

La nacelle qui retenait le petit sous-marin hors de la piscine se retira. Une fois immergé, Marc alluma les phares et son collègue démarra les moteurs.

Devant eux, un panneau s’ouvrit.

 

Le retour de la vie aquatique n’avait pas échappé aux deux employés. Les algues dont ils se nourrissaient se multipliaient et, comme pour les remercier, les bancs de poissons accompagnaient leurs remontées. De temps en temps, un squale ou un marsouin risquait un œil au hublot puis continuait son chemin.

En admirant ce ballet irréel, Loïc s’enthousiasma.

– J’ai hâte de les rejoindre. Ça doit être génial de respirer sous l’eau.

Les journalistes informaient la population au quotidien sur l’avancée de ces recherches. À l’époque de la migration, les exilés considéraient cette évolution comme utopique. Aujourd’hui, les optimistes y croyaient. Pour eux, la liberté se trouvait dans l’aboutissement de ce projet.

Marc grimaça.

– Les orques et les requins vont nous bouffer.

– Toujours tes envies de retourner là-haut, hein ?

Loïc le raillait avec raison, car sur terre, la combinaison était aussi de rigueur. L’effet de serre étouffait l’atmosphère et la pollution nucléaire brûlait les corps. Le patron leur rappelait sans cesse les dangers d’une exposition.

– On dépend de la centrale à gaz. Si elle tombe en panne, on est morts.

– L’air est contaminé, Marc.

– C’est vrai.

Par ces mots, il cessa la joute. Loïc et lui s’entendaient bien sur tout, sauf sur ce sujet.

 

Au-dessus d’eux, la fine couche de boue plastifiée laissait parfois passer la lumière. Pour freiner son impatience, il prépara le matériel en réfléchissant sur la fin de la civilisation de son enfance. Les virus s’étaient répandus partout et avaient donné naissance à une génération de déments qui avaient submergé les hôpitaux psychiatriques puis, par manque de place et de personnel compétent, les villes. Inconsciemment, ils tuaient, cassaient et vivaient en meutes dans les cages d’escaliers, les ruelles, les gares, sur les parvis… Tous les lieux publics qu’ils infestaient de déjections et des restes des cadavres dont ils se nourrissaient. Une ère de terreur avait balayé les habitudes des gens normaux. Ils avaient rejoint les villages côtiers, les seuls endroits que craignaient ces fous cannibales.

Quand le président avait lancé la campagne de recrutement pour rallier le dôme, des centaines de familles s’étaient précipitées aux points de rendez-vous. Après les prélèvements sanguins obligatoires, les candidats admis s’étaient dirigés vers les quais d’embarcation, et des submersibles les avaient déposés à leur dernier refuge.

Il fallait sauver l’humain.

 

– Surface !

Marc colla le nez au hublot. Cinq ans qu’il remontait tous les trois mois, et chaque fois, il se sentait renaitre.

De leur zone d’émersion, ils ne distinguaient pas le continent. Les ingénieurs avaient fait bâtir ces infrastructures loin des côtes et à trente mètres de profondeur. Sous les eaux, des stations mobiles parcouraient sans relâche le tuyau d’évacuation et celui d’arrivée de l’oxygène qui leur permettait de respirer. Eux, contrôlaient les ordinateurs et les équipements de l’incinérateur, un monstre de technologie qui travaillait en totale autonomie et crachait continuellement sa fumée nocive.

Marc grommela.

– C’est pas lui qui va alléger l’air.

– Rassure-toi. Dans deux ou trois ans, on éteindra les fours.

À leur droite, des dauphins soufflaient brièvement et replongeaient vers les abîmes.

– Mon père disait qu’ils bondissaient avant.

– Y a encore trop de boue.

Après avoir vérifié la météo, Loïc immergea de nouveau le module sous la couche de détritus et força les moteurs.

 

 

***

 

– Terre en vue.

Ils n’avaient jamais rencontré d’humains aux abords de l’usine. La chaleur qu’elle dégageait les repoussait. Loïc dirigea l’appareil sous l’abri prévu au débarquement des techniciens et accosta le ponton situé au plus près de la cabine des commandes.

Ils enfilèrent leur combinaison, coiffèrent le casque, se vérifièrent l’un l’autre et franchirent le sas. Munis chacun d’une caisse, ils traversèrent le quai et entrèrent dans le bâtiment.

Après la phase de décontamination, Marc inspecta les lieux, étudia la composition de l’air et ôta son masque.

Son binôme l’imita et déverrouilla sa malle.

– Repas.

 

Le steak d’algues consommé, Marc lança le drone de contrôle dans l’immense usine et Loïc s’installa devant l’écran.

L’engin prit de la hauteur et s’éloigna en direction des fours.

– Numéro un, OK.

– Le tapis du deux file un peu trop vite à mon goût.

– Descends sur le filtre… Il est déchiré.

Loïc se leva.

– J’y vais.

Le jour déclinait. Par le tunnel de débarquement, ils voyaient l’océan rougir. Marc alluma les projecteurs qui repoussèrent l’obscurité jusque dans les moindres recoins.

– Réseau électrique opérationnel.

Loïc ajusta son casque et, d’un pouce dressé, lui signifia qu’il se préparait à sortir.

Marc lui tendit un pistolet.

 

À travers sa combinaison épaisse, Loïc ressentait la chaleur des fours. Il approcha le conduit qui acheminait le plastique et stoppa la chaine numéro deux. De sous la console, il ouvrit une boite à outils et entreprit le décrochage du tamis.

Pendant qu’il travaillait, le métal et le verre se mêlèrent aux débris issus du pétrole. Ces matières premières leur manqueraient, alors il se dépêchait. En cinq minutes, la nouvelle grille remplaça l’ancienne. Il se retourna pour placer la pièce défectueuse dans le bac de recyclage et se figea devant une horde de gros rongeurs à long museau qui l’observait. Leurs fines moustaches vibraient, les yeux rouges le fixaient.

Comme l’éclair, une pensée traversa son esprit.

Des rats.

Même s’il le savait dérisoire pour autant d’ennemis, il arma le révolver. Le déclic provoqua un remous, la masse l’encercla et se prépara à attaquer.

Dans l’espoir de les effrayer, Loïc tira.

L’un d’eux s’effondra et les autres fondirent sur lui.

 

Impuissant, Marc, bouche ouverte, mains crispées sur la table, regarda son ami disparaitre en un seul et long cri.

Ce funeste repas ne dura qu’un instant. Lorsque le grouillement se retira, il ne restait de lui que quelques fragments d’os et sa combinaison lacérée.

Les larmes aux joues, il reprit les commandes du drone et poursuivit la meute. L’espion téléguidé s’engagea dans les ateliers où des robots confectionnaient toutes sortes d’objets utiles à l’usine et au dôme.

– Regarde-moi ça ! Ils sont des milliers.

Un rat sauta sur l’engin et la caméra s’éteignit.

Alors il contacta son supérieur.

 

***

 

Pour la première fois, Marc regarda la coupole avec soulagement.

Allongé sur la couchette de son loft au plafond transparent, il songea aux dernières heures qu’il avait vécues dans l’usine d’incinération. Les miliciens avaient gazé la colonie et un scientifique avait prélevé du sang sur le plus gros spécimen avant de faire envoyer le tout au four. Bien emballé, l’échantillon avait rejoint un caisson hermétique et, tandis qu’il rapatriait le submersible du pôle technique, la fine équipe s’était engouffrée dans le module verdâtre de la police des mers.

L’odeur de chair brûlée hantait encore ses narines.

 

Au débriefing, il avait vu les soldats frémir d’horreur.

Les rats transportent toutes les maladies possibles et imaginables. Ils ont eu peur pour leur santé.

Il réfléchit à ses rêves d’avenir. Retourner définitivement en surface ne se résumait-il pas à courir au suicide ? Sous l’eau, les espèces dangereuses n’attaquaient jamais les plongeurs. Et puis, en vingt ans, ils avaient plus appris sur la faune et la flore de leur environnement que sur celle de la terre. À l’école du dôme, les professeurs n’enseignaient plus que la vie sous-marine. On n’y étudiait plus les oiseaux ou les souris.

 

Soudain, l’interphone le convoqua dans les locaux de la direction, immédiatement.

Vaguement inquiet, il revêtit son uniforme et sortit du bloc que l’administration lui avait attribué à l’issue de son embauche. Il ne traversa donc qu’une rue et s’arrêta devant le bâtiment qui abritait le siège des services techniques.

Il leva les yeux vers la coupole de verre. Par les trouées de détritus, la mer pétillait. Le soleil devait griller le continent, mais il ne pensa qu’à cette clarté qui lui manquait depuis l’enfance, aux cheveux blonds de sa mère qu’ils avaient abandonnée, au chien, à leur maison lumineuse… Il refoula sa nostalgie.

 

La porte vitrée coulissa automatiquement et il traversa le grand hall où s’affairaient les agents administratifs. Personne ne l’arrêta, on l’attendait. Il enfila les marches jusqu’au troisième, le plus haut étage du dôme.

La salle de contrôle s’inscrivait dans la continuité directe du palier. Marc avança et, stupéfait, se retrouva face au chef des patrouilles aériennes. Le chignon strict de la jeune femme qui le côtoyait semblait tirer ses traits en arrière.

Il la salua d’un bref hochement de tête et revint sur son supérieur.

– Voici Élise, aviatrice de la section H. Assieds-toi.

Marc obéit et regarda son patron poser les coudes sur la table, comme pour instaurer une intimité inhabituelle.

– Tes qualités de pilote de drone ne sont plus à prouver, Marc, et tu as un bon relationnel. Maintenant, écoute. Jusqu’à il y a trois mois, nous étions en contact avec un complexe construit sur le même modèle que le nôtre au milieu d’une forêt. Nous échangions en toute honnêteté pour, une fois les essais d’immersion de notre appareil respiratoire réussis, pouvoir offrir un choix à nos citoyens. Nous vous envoyons évaluer la situation. Cependant, cette mission sort du cercle de tes attributions, tu n’es donc pas obligé de l’accepter.

L’épisode des rats, la fin cruelle de son ami remontèrent à la surface. Il chassa cette douleur, l’occasion était trop belle.

– Pourquoi nous avez-vous caché son existence ?

– Je sais que s’acclimater au monde marin nous demandera beaucoup d’efforts, mais nous sommes les derniers représentants sains de l’humanité. Mille deux cent six personnes, c’est très peu. Si nous avions délivré cette information, les trois quarts se seraient portés volontaires pour intégrer ce deuxième abri, et s’ils sont morts là-bas...

Il balaya ses inquiétudes d’un geste sec.

– On part quand ?

– Demain. Un officier viendra te chercher.

Il se leva, clôturant ainsi cette courte entrevue.

– Je compte sur toi pour garder le secret.

 

***

 

Marc déjeuna au réfectoire avec son équipe et termina la soirée au lit, le regard perdu au plafond, les pensées virevoltant entre Loïc et son futur voyage. Les rats avaient-ils dévoré les humains du dôme terrestre ?

Il avait passé son après-midi à contempler la valse des poissons indifférents à leur présence. Au sol, divers crustacés remuaient les cailloux avec deux ou trois lamantins. Les anémones lançaient leurs tentacules par-ci, par-là, un banc de méduses descendaient jusqu’à eux sans autre violence que la rapidité de leurs appendices. Une colonie de seiches caressèrent le toit de leur refuge et disparut au loin. Marc vivait dans un monde où l’on chassait en silence. Pour la première fois, il prit conscience de cette forme de tranquillité. Aspiré par ses rêves de liberté terrienne, il avait grandi, étudié et travaillé sans vraiment voir la magie sous-marine.

Les couinements du cruel repas résonnèrent à ses oreilles. Il ferma les paupières et sombra dans un sommeil agité.

 

Le lendemain, à l’heure où les blocs se réveillaient à peine, Marc accueillit l’officier venu le chercher. Il monta dans la voiturette électrique et posa son sac sur ses genoux. Ils empruntèrent des rues désertes jalonnées de cubes aux couleurs de la mer, d’immeubles d’allure sobre, et s’arrêtèrent sous un porche. Un soldat compulsa les autorisations puis s’effaça.

Son chauffeur traversa la cour et freina devant une simple porte.

– C’est là.

 

À l’intérieur du bâtiment, il retrouva le chef des patrouilles aériennes et Élise qui patientaient près d’un bassin de départ. La navette arborait le même bleu que les uniformes des pilotes.

Marc salua l’homme et attendit ses ordres.

– Soyez prudents.

Il n’ajouta aucune autre recommandation. En entrant à sa suite dans le module, il supposa que sa nouvelle collègue lui détaillerait la mission.

Elle s’installa aux manettes et démarra les moteurs.

 

Pendant la lente remontée, il tenta d’engager la conversation.

– Ils t’ont choisie pour ton envie de redevenir terrienne ?

– Ouais.

Réponse laconique. Marc savait le sous-marin truffé de caméras et de micros. Il n’insista pas.

– Les patrons ont communiqué avec ces gens par vidéo ?

– Les réseaux sont coupés depuis trois mois.

– Et avant ?

– Leurs installations sont semblables aux nôtres. T’es content ?

– Ah la la ! Aussi belle que détestable. Je sens qu’on va s’marrer.

Le module émergea au milieu d’une nappe d’ordure et se fraya un chemin vers l’ouest. De lourds nuages s’amoncelaient dans leur dos. Ils roulaient, noirs et menaçants.

– Tempête en approche.

– On sera à l’abri dans les temps si tu prépares les combis.

– Oui, chef.

– Élise.

– Je plaisantais.

 

La jeune femme aborda dans une grotte inondée par la marée montante et, d’un doigt sur un bouton, sortit les mâchoires qui accrochèrent un ponton rouillé.

Marc avait déjà enfilé sa protection intégrale et empilé les bagages qui contenaient nourriture, eau, médicaments, armes… Après une ultime vérification commune, ils débarquèrent.

Derrière eux, un éclair fendit le ciel, et aussitôt le tonnerre craqua.

Élise saisit deux sacs.

– Ne trainons pas.

Les embruns s’effilochaient entre leurs jambes et blanchissaient le métal qui résonnait sous leurs pas pressés. Les épaules chargées, Élise gravit l’échelle scellée à même la roche et disparut par le plafond sculpté par la houle. Poursuivi par les vagues qui claquaient contre les parois, Marc l’imita et se retrouva au milieu d’une pièce immense où dormait un avion. Des rampes de leds bleues le cernaient et un groupe plus compact éclairait une console éteinte.

Élise s’assit sur le siège qui lui faisait face, posa son équipement et leva les yeux vers lui.

– Les médecins ont commencé à trafiquer l’ADN de certaines femmes.

– Ils fabriquent des nouveau-nés hybrides.

– Oui.

– Et t’as postulé pour éviter leurs expériences.

– Ils disaient qu’ils nous laisseraient le choix, mais c’est faux. Ils nous transforment en mammifères marins.

– Quand nous serons disséminés dans les océans, ils ne nous contrôleront plus.

– La seule chose qui compte pour eux, c’est de sauver l’humanité. Le reste, ils s’en foutent.

– Tu crois qu’ils ont coupé les communications exprès ?

– Non.

– Excuse-moi pour tout à l’heure. J’ai été désagréable, et je…

– Continue à donner le change.

– Pourquoi ?

– Ils ne doivent pas se douter que je t’ai révélé leurs manipulations.

– Sinon quoi ?

– D’autres avions décolleront.

Marc comprit la menace. Il soupira.

– D’accord. On peut retirer nos casques ici ? J’ai faim.

 

***

 

Élise brancha les ordinateurs et observa le ciel par caméra interposée.

– La tempête est passée, allons-y.

Marc remballa la nourriture et lui emboita le pas. D’un clic de commutateur, la porte de l’avion s’ouvrit et une échelle articulée se déroula. Elle y grimpa, posa ses sacs dans un compartiment rivé au plancher et actionna les leviers de fermeture derrière son binôme.

– Prends la place du copilote.

Elle le rejoignit, s’assit aux commandes et poussa plusieurs boutons.

– On est hermétiques.

Ces trois mots éteignirent les leds du hangar. La voûte coulissa et le sol entama une lente remontée.

Marc en resta béat d’admiration.

– Qui a construit cette cache ?

– Les mêmes qui ont créé le dôme. Douze sont disséminées le long de la côte sur cinquante kilomètres.

– L’armée y a mis son grain de sel.

– Normal. Nous avons laissé des millions de gens crever sous le soleil à la merci de zika et des anciens virus réveillés par la fonte des glaciers.

– Et la radioactivité, ajouta Marc qui connaissait le nombre de centrales nucléaires éventrées par les séismes, les typhons et autres catastrophes climatiques qui se déchainaient depuis plus de vingt ans.

Elles n’avaient épargné aucun continent. L’océan les avait accueillis en plein chaos mondial.

Quand la plateforme s’immobilisa, Élise démarra les turbines et l’avion décolla à la verticale.

– Sud-ouest.

 

 En reconnaissant le village de son enfance, Marc lui demanda de ralentir et de descendre.

Elle grogna, mais céda à sa requête.

– C’est pas bon, la nostalgie.

La maisonnette aux briques rouges tenait toujours debout. Les rideaux flottaient à travers les carreaux cassés. L’étoffe rose, salie et effilochée par les intempéries semblait lui reprocher d’avoir fui cette vie. Marc sentit les larmes monter. Qu’était devenue sa maman ? Où se trouvaient ces tendres bras auxquels on l’avait arraché sur le seul résultat d’une prise de sang ?

– T’as déjà vu des survivants ?

– Quelques-uns, oui.

En rase-motte, ils survolèrent d’autres villages vides, des villes dévastées par les guerres tribales, et des forêts en expansion. Le végétal envahissait les champs abandonnés. Arbres et fougères poussaient là où les hommes avaient travaillé la terre, dans les zones industrielles, les aéroports, les gares. Sur les voies, des trains à l’arrêt hébergeaient des insectes qui étincelaient sous les rayons et des animaux qui évoluaient entre les portes ouvertes à jamais.

Élise reprit de la hauteur et la vitesse ne leur laissa bientôt plus qu’une impression de vert ponctué de taches grises.

Marc ferma douloureusement les paupières. Qu’espérait-il reconstruire dans cette jungle ?

 

Le soleil entamait sa descente lorsque l’engin se stabilisa en vol.

– D’après les coordonnées, nous sommes arrivés.

– La forêt recouvre tout. Où sont tes drones ?

– Caisson jaune.

Marc se dessangla.

 

Il ouvrit la malle indiquée par Élise et trouva quatre machines avec leur tablette de téléguidage. Il en choisit une qu’il déposa dans un logement. La fermeture coulissa au-dessus, la carlingue s’évasa pour lâcher le petit avion et Marc en prit le contrôle.

Élise enclencha l’ancrage automatique et le rejoignit.

Assis au sol, Marc se concentrait sur ses manœuvres. Quand la jeune femme s’accroupit dans son dos, il tressaillit de surprise et s’accrocha aux commandes.

 

Lentement, l’espion électronique louvoya entre les branches des arbres. Doucement, il s’approcha du toit de ce complexe haute technologie.

Le souffle suspendu, les explorateurs ne quittaient pas l’image des yeux.

– La coupole est cassée, lâcha Marc. Tu vois les éclats ?

– Très mal. Il fait sombre.

– Je mets le phare.

Il éclaira le feuillage et une main griffue s’abattit sur l’engin.

La caméra s’éteignit.

– On l’a perdu.

Élise se détacha de lui.

– Je lance l’enregistrement.

Elle pianota vivement sur un clavier et ils visionnèrent la scène au ralenti.

Marc arrêta l’image sur une ombre.

– C’est pas humain,

– Ou ça ne l’est plus.

– Quoi que ce soit, il craint la lumière.

– Infrarouge ?

– Si t’as.

– Le noir avec les lignes vertes.

Marc le prépara et le déposa au fond du sas qui se ferma par le dessus et s’ouvrit par le dessous.

L’appareil se dirigea vers les trous de la coupole et s’avança plus au nord.

– Au cas où la créature guetterait.

Derrière lui, à genoux, les coudes appuyés sur la console d’enregistrement, Élise suivait son parcours. L’engin dépassa les éclats de verre épais d’au moins cinq centimètres et effectua une rotation à trois-cent-soixante degrés.

– La végétation a tout envahi.

– Les insectes aussi pullulent. Je descends au ras du sol… Regarde ça ! Des squelettes !

– Ils sont tous morts ?

– Contaminés, pour le moins.

– Qui est assez balaise pour casser pareil blindage ?

– La mousse et le lierre ont sûrement créé des lésions. Des arbres poussent déjà à l’intérieur. La nature a pris des forces. Peut-être que le taux d’oxygène l’a attirée.

– Ou le rejet important de Co2.

– Une idée sur la cause de cette foudroyante tuerie ?

– Virus…

– Ou monstres.

Marc remonta le drone. Il enclencha la procédure de décontamination de l’appareil et soupira.

– Je peux dire adieu à mes rêves terriens.

Élise s’assit et s’adossa à son échine.

– Moi aussi.

Ils contemplèrent les éclats rouges du crépuscule pendant un long moment. Le ciel enflammait les cimes, et les micros greffés sur la carlingue leur diffusaient le vacarme des oiseaux, les cris d’animaux inconnus, le bruissement des feuilles...

Marc rompit la trêve.

– Si tes sources sont bonnes, les enfants à venir ne respireront plus jamais à l’air libre.

– Mes sources sont infaillibles. J’ai assisté à la naissance du premier bébé marin.

– Il est comment ?

– Sa peau ressemble à celle d’un dauphin et les côtés de son visage s’évasent comme les fentes branchiales des requins. Il est doté de trois paupières, deux translucides et une opaque, comme nous, et il n’a pas de cou. À part ça, il est normal, des bras, des jambes, un sexe…

– Ils ont modifié combien de femmes ?

– Toutes celles âgées de vingt à trente ans.

– Toi aussi ?

– Oui.

Elle se tourna vers lui.

– Je voulais partir, ne plus revenir pour qu’ils ne m’obligent pas à engendrer ça, mais après ce qui est arrivé à ces pauvres gens…

– La planète nous rejette.

– J’espère que les océans accueilleront nos descendants.

– Moi aussi.

Élise le contempla pendant ce qui parut une éternité à Marc. Ses yeux s’embuaient. Sur son fin visage, la tristesse se mêlait à la douleur. Sous son chignon effiloché, elle ressemblait à une fillette qui venait de perdre son meilleur ami. Alors, ses mains tremblantes d’hésitation se tendirent vers elle.

Élise s’y jeta en sanglotant.

 

Elle pleura longtemps, et sans savoir comment, ils se retrouvèrent nus sur un tapis de vêtements. Sans comprendre pourquoi, ils s’unirent. L’amour auquel ils avaient succombé restait sans doute le dernier sentiment à explorer pour ces deux jeunes qui avaient vécu la fin d’un monde et s’apprêtaient à en créer un autre.