Écrasée par une décision d'état

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Ubaye

 

Mia

 

Mia ouvre les yeux sur le noir, éternue, et tousse. Toute cette poussière… Elle a si soif ! Sa langue semble avoir triplé de volume, sa gorge desséchée lui pique quand elle respire. Elle est coincée entre deux parois de métal, elle ne peut pas se relever.

Pour échapper au sentiment de claustrophobie, Mia essaye de se détendre et de se souvenir.

La terre a tremblé. J’étais à la cuisine et la maison s’est effondrée avant que j’aie pu sortir.

Elle écoute, et n’entend rien. Elle crie au secours, personne ne répond.

Ils viendront, c’est sûr, quelqu’un va creuser et me retrouver. Chaque fois qu’il y a eu un désastre, les pays voisins ont envoyé des sauveteurs.

Mia s’efforce de respirer moins fort.

Je dois garder de l’air pour tenir jusqu’à ce qu’on me dégage de cette prison.

 

Entre inconscience et veille, elle a perdu la notion du temps. Une odeur âcre lui parvient, elle s’est pissée dessus. Mia tâte son environnement immédiat, peut-être trouvera-t-elle un peu d’eau. Dieu qu’elle a soif ! Et faim aussi. Malheureusement, elle ne rencontre que des gravats, une casserole et un couteau. Elle se rappelle qu’un briquet traine dans sa poche. Fébrilement, elle se tortille entre les panneaux qui l’obligent à la station assise, pour arriver à l’extirper de là. Elle craque la pierre et observe. La cuisinière et l’énorme radiateur en fonte l’ont rejoint dans cet espace confiné. Elle abaisse le halo, ose un bras hors de son abri, entre le pied de table et le radiateur descellé, vers le plan de travail sur lequel elle composait une salade quand le sol a tremblé, et aperçoit le rouge d’une tomate rescapée.

 

Mia dirige la flamme vers le fruit.

Hors de portée !

De quelques centimètres seulement. Elle reprend son souffle, rallume le briquet qui lui brûle le pouce, étire son épaule au maximum entre les obstacles. Le briquet s’éteint, le noir l’enveloppe de nouveau.

Mia tâtonne vers le souvenir de sa vision, halète sous l’effort et s’entête. Une tomate, c’est plein d’eau.

Le vaisselier a déversé les assiettes sur le sol et leurs éclats lui entaillent l’avant-bras, elle ne ressent aucune douleur. Seule la soif mobilise son cerveau. De plus en plus nerveusement, ses doigts remuent la poussière et les tessons. L’épaule est passée dans l’interstice, mais le buste et la tête coincent. Elle crie son impuissance.

À force d’efforts, le bout du majeur caresse le fruit. Le halètement d’impatience se mue en souffle d’espoir. Elle tente de faire rouler la tomate vers elle, et au bout de longues minutes, réussit à la saisir. Lentement, avec précaution, Mia reflue et rallume son briquet pour admirer sa prise qu’elle époussète du pouce.

Il faudra l’économiser jusqu’à ce qu’on me retrouve.

 

Qui sait qu’elle se trouvait chez elle ce matin-là ? Elle travaille tant qu’elle profite à peine de son petit logis.

Sauf aujourd’hui, je devais rejoindre ma fille à la gare. Elle va me chercher, oui.

Elle entame la tomate et ses papilles assoiffées en subliment la saveur. Juteuse à souhait, avec ce léger arrière-goût acide qui la réveille… Elle la termine sans s’en rendre compte.

Zut ! Moi qui voulais rationner !

Pour tromper la faim, Mia déroule son passé depuis cet homme qui l’a abandonnée pendant sa grossesse, jusqu’à son enfant qui l’a portée à bout de bras. Les images défilent dans sa tête pendant une éternité.

– Je me suis bien battue.

Le son de sa voix lui arrache un sursaut.

Eh, quoi ! c’est pas la fin ! Je ne suis pas blessée, pas morte ! On va me retrouver !

Mais sa montre lui indique minuit, ou midi pour la sept ou huitième fois, le froid l’engourdit et elle n’a pas trouvé d’autre tomate. Son estomac l’a digérée puis a réclamé sa pitance pendant des heures avant de déclarer forfait, et elle a uriné à huit reprises dans la casserole qu’elle a bue en se bouchant le nez.

 

Un grondement la réveille. Ils arrivent ! Mia hurle à s’en brûler les poumons, attrape l’ustensile et frappe les parois de sa prison à s’en démettre l’épaule. Le bruit s’amplifie, l’édifice tremble, et s’affaisse peu à peu en dégageant des poussières. Les gravats cognent les meubles. Le radiateur bascule contre elle, la cuisinière grince, et plie. Les pieds de table cèdent soudain, le plateau s’écroule sur elle et tout tombe dessus ; les murs, le toit… La maison s’écrase sous le poids d’une pelleteuse qu’elle entend vrombir. Elle sent son crâne exploser.

 

Au-dessus des décombres, les excavatrices à chenilles passent sur les ruines pour extraire d’abord les plus gros débris. L’état a décidé que huit jours après le séisme, ils ne retrouveraient aucun survivant.

Place à la reconstruction.