Chapitre un – Alanhir et Anarik

 

 

 

Fin du deuxième été 2808

 

Muni de deux godets d’occroya, Alanhir s’assit à côté d’Axiam sur le banc de pierre séculaire. Les rayons rougeâtres de cette fin de journée caressaient les maisons du territoire du temple. Zaïa pointait son premier croissant, la nuit orangée se profilait.

Voici les vents.

Le temps du silence pour les vivants.

 

Impassible devant la fureur des éléments, Axiam ne bougeait que pour porter son verre à ses lèvres, mais Alanhir savait qu’il réfléchissait. Lors de la réunion des mages qui venait de s’achever, Ayrial lui avait confié la tâche la plus complexe. Comme s’il touchait son esprit, l’extra [1] sentait la question le triturer ; comment envoyer un millier d’olams aux tagas[2] sans mettre une seule vie en danger ?

Il regarda les arbres plier sous le vent. À l’abri de leur préau, il ne malmenait que leur crinière et les étoffes dont ils étaient vêtus. Le toit, incliné du bon côté, les protégeait efficacement.

Sol s’installa près de lui.

Alanhir sourit. Il ne manquait qu’une personne pour parfaire cet instant d’éternité.

 

La tempête mourut doucement, quelques rafales jouèrent les rebelles et le silence orangé reprit place sur le village désert.

 

— D’après les fantômes, les enfants miobés sont en vie et bien traités, dit Axiam.

— Après toutes ces années, ils ont atteint leur maturité.

— C’est vrai. Anarik dirige le groupe de résistants de Léña, j’aimerais que tu la rejoignes.

— En esprit ?

— Oui.

— Ma femme est gaars[3], elle ne capte pas ma présence.

— Ses rêves te sont voués. Pour peu que tu parviennes jusqu’à elle, son amour pour toi libèrera sa psyché. Et ne fais confiance à personne d’autre.

— À cause de ceux qui ont pactisé avec l’ennemi.

— Ne serait-ce que pour survivre.

Alahnir prit le verre du grand-mage, l’empila sur le sien et contempla les ombres immobiles. À cet instant, il lui sembla toucher les âmes torturées qui hantaient ce territoire minuscule depuis la mort de Taligah.

Il frissonna.

— Je vais me coucher.

— Salue Anarik de ma part.

— Bonne nuit.

 

En trois pas, il retrouva son intérieur minimaliste. Il aurait pu regretter le confort de la citadelle, mais il se savait plus libre ici qu’Anarik, coincée entre ses murs. Il aurait aimé partager ce quotidien avec elle, laisser tranquillement passer les jours en regardant son fils grandir.

« Elle reste[4]. Le Pacte a prédit pour elle aussi » avait affirmé Assak avant de l’envoyer au temple.

Dix-sept ans, déjà.

 

Pour tout meuble, sa maison abritait une table, deux chaises, un plan de cuisine, une malle et un lit. Il s’étendit sur ce dernier et ralentit progressivement sa respiration.

Sans oser entrer en contact avec l’un des siens, il s’était souvent désincarné pour se rendre à Léña. La prudence ou la pudeur l’en empêchait. Les guerriers arzacs violaient, battaient, humiliaient, tuaient, et lui se sentait coupable d’être absent. En 2803, il avait vu Talah s’acharner sur son peuple pendant trois saisons si meurtrières que son âme avait vacillé jusqu’à ce que ce monstre quitte la citadelle. Depuis, il évitait de croiser son chemin.

Son esprit se sépara de son corps et s’enfuit entre les arbres. Il survola les territoires plus vite que le vent, et lorsqu’il glissa le long du rempart, Zaïa dominait la nuit.

 

Poussée par des soldats maussades, la file des travailleuses s’étirait dans l’ombre de la muraille.

Pour trouver Anarik, Alanhir devait s’attacher à l’une de ces femmes, il le sentait. À sa façon, il écouta les conversations en remontant la colonne et s’arrêta à la hauteur d’une fillette à crinière argentée.

— Sinnda va avoir son bébé, disait-elle.

— Une jarre de lait, sous la gouttière du baraquement neuf, à droite de la porte. Raconte la mort d’Amalia à ceux d’en bas.

— Merci Allie.

Allie… Il se souvenait d’elle et de la bande d’enfants qu’elle entrainait dans ses jeux. Une meneuse qui se destinait aux soins des olams, une forte personnalité qui courba l’échine sous les coups de bâtons.

— Pas parler, grogna l’Arzac dans un herrien basique.

Alanhir s’accrocha à la gamine. Avec elle, il franchit le portail et avança à petits pas vers la pitance ignoble qu’un herrien maigre et morne encadré de six arzacs claquait dans les écuelles. Distribution sous haute surveillance, ponctuée de vexations. Unetelle fut sortie du rang pour cause de fainéantise, celle-là, trop grosse, celle-ci, trop laide…

Le visage voilé de sa tignasse emmêlée, la jeune fille passa au travers des mailles cruelles, se blottit dans l’ombre d’une façade et dévora son assiette avant que les affamées privées de repas la lui arrachent des mains.

L’instinct de survie rend égoïste.

Sa tristesse faillit le ramener à son corps. Il se concentra, oublia son empathie et se détacha de cette misère, car l’adolescente abandonnait la gamelle à moitié vide à une borgne et se coulait dans l’ombre des murs.

Elle se dirigea vers les écuries du nord.

 

Sans un bruit, elle se pencha, tritura la paille du coin droit, côté entrée, comme indiqué par Allie puis se faufila dans le logis des olams. Une gamine souleva une trappe masquée par les griffes d’un pensionnaire complice et, avec elle, Alanhir descendit l’échelle dans le noir, tourna à gauche, alluma la chandelle et s’éloigna dans le boyau étayé sommairement.

Quelques instants plus tard, son pot de lait calé sur la hanche, la fillette poussa une porte silencieuse.

Alanhir ne voyait pas où elle allait. Il n’avait jamais visité les sous-sols de Léña et la bougie ne formait qu’un faible halo. Le son de ses pas discrets se répercutait sur les murs de cet espace qui lui parut immense. Ses sens s’arrêtaient là, son esprit désincarné ne pouvait toucher ni sentir. Il semblait à l’extra qu’ils évoluaient dans le néant.

Enfin, une autre lumière caressa la courbe du tunnel et, peu à peu, une station empêtrée de tentes et de constructions de bois s’offrit à son regard éthéré. La jeune fille se hissa sur le quai, salua les femmes qui s’affairaient autour d’un feu central et franchit le seuil de la première maison.

— Il est né ? Ça y est ?

Une vieille, assise au sol devant une table basse, leva la tête. Alanhir reconnut Gocha, la cuisinière préférée du roi Assak.

— Bonjour, Isis. Pose ton pot, elle aura la force d’allaiter son bébé.

— C’est quoi ?

— Un garçon.

— Bonne nouvelle.

Elle désigna le rideau qui masquait une seconde pièce.

— J’ai le droit ?

— Oui.

Isis entra doucement et la surprise frappa Alanhir qui s’attendait à chercher laborieusement sa femme dans ce camp étiré le long du quai des anciens.

Pendant que la jeune fille embrassait le nouveau-né, il retrouva son calme et enveloppa le corps d’Anarik de son essence.

Le plus dur est fait.

Il regarda Sinnda et s’aperçut qu’elle le voyait.

Tu es foëzine[5]. Aide-moi, s’il te plait.

— D’accord.

Isis se redressa.

— À qui tu parles ?

Invente une excuse pour qu’elle sorte. Elle doit ignorer ma présence.

— Pardon, mais j’ai très soif.

— J’ai apporté du lait. Je cours le chercher.

— Merci.

Merci aussi. Je suis l’époux d’Anarik. Peux-tu m’annoncer ?

— Oui.

Et elle sourit à la chef des résistants.

— Alanhir est arrivé avec ma sœur.

— Il est…

— Pas mort, non. Il utilise son don d’extra.

Anarik soupira de soulagement.

— Il a besoin de communiquer avec toi.

— Que veut-il ?

— Il t’apparaitra en rêve.

— Il a travaillé de nouveaux talents ?

— Le grand-mage le soutient.

 

Isis revint avec un plateau sur lequel trônait le pot de lait arraché à la surveillance des Arzacs et un godet de bois.

Anarik se leva.

— Je vais dormir un peu.

 

Elle salua Gocha qui lui tendit un chandelier, traversa la place éclairée par l’unique foyer et, masquée par les ombres dansantes, disparut au détour d’une faille. Là, elle alluma sa bougie et entama l’ascension d’un escalier de pierres usées et noircies par le temps qui la mena au creux du rempart. Ensuite, elle longea un couloir jusqu’à une porte étroite qui coulissa sur le fond d’une armoire.

Anarik souffla la flamme et écouta son environnement. Les feulements des soldats, les cris des filles brutalisées vrillaient la place encore écrasée de chaleur. Cependant, la basse cour paraissait calme. Elle ouvrit le placard et avança vers son lit sur lequel elle s’étendit en tunique, toujours prête à disparaitre dans l’instant.

Elle songea à son enfant qui avait grandi sans elle et sourit malgré cette terrible séparation. Avec un peu de chance, elle le retrouverait bientôt, la présence d’Alanhir augurait le changement.

Elle ferma les yeux et s’endormit sur cet espoir

 

***

 

— Bonsoir, Anarik.

— Alanhir ! Enfin !

Elle se jeta dans ses bras et couvrit son visage de baisers salés par les larmes de joie. Leurs auras s’entremêlèrent, ils s’aimèrent en rêve.

 

Après cette explosion des sens, ils retombèrent sur le lit conjugal qu’Alanhir avait déserté dix-sept ans auparavant.

— Comment va Sol ?

— Bien. Axiam l’instruit et le trouve doué. Il deviendra un grand-mage généreux, comme son maître.

Il se dressa sur le coude et promena les doigts sur le corps nu et amaigri d’Anarik.

— Comment vivez-vous l’occupation ?

— Jusqu’à Dynal, les Herriens se divisent en deux catégories. Ceux qui collaborent avec l’ennemi et les opposants. Sous le sol de Léña réside le noyau des résistants. Pour les Arzacs et certains Herriens, je suis morte, et qu’ils naissent fils de Herriens ou qu’ils résultent des viols commis par nos geôliers, les enfants viennent au monde clandestinement. Rodan est passé maitre dans l’art d’influencer.

— C’est un yana[6] ?

— Le seul survivant.

— J’ignorais qu’ils possédaient ce pouvoir.

— Il l’a découvert le jour de l’exécution de sa mère. Il avait quatre ans à l’époque.

— C’est précoce !

— Assak sera fier de lui, s’il sort un jour de prison.

— Le Promis a besoin d’un millier d’olams. Tu penses que c’est possible ?

— Il vient nous délivrer ?

— Il prépare l’invasion avec les tagas. Garde ça pour toi, d’accord ?

— Pour quelle raison ? L’information est de taille, tu t’en rends compte ?

— Si les guerriers de Thora se doutent de quelque chose, ils envahiront de nouveau ces terres pour avorter la rébellion. Ils n’en sont qu’aux rassemblements, tu comprends ?

— Oui.

Elle se redressa et se tourna vers lui.

— Les Arzacs mangent les olams. Sept cent cinquante subsistent encore et nous ne pourrons les sortir sans risquer nos vies. Je sais que les villages habités possèdent des troupeaux aussi, mais certains soigneurs trahiront pour garder leurs avantages.

— J’en parlerai à Axiam. Combien d’enfants se préparent aux épreuves de l’Ihata [7], cette année ?

— Une trentaine. Laan et Gocha procèdent à la cérémonie une saison sur deux. Après, les filles les plus solides remplacent les femmes usées selon une méthode gérée par Rodan. Les garçons restent consignés sous le sol depuis le séjour du fils de Thora.

— Pourquoi ?

— Ils sont trop peu nombreux et les Arzacs les exécutent dès qu’ils les dépassent en taille.

— Merci, pour ces informations, mon amour.

 

Dans un baiser d’adieu, l’extra s’effaça de ses rêves.

 

***

 

Alanhir ouvrit les yeux sur les murs orangés par Zaïa. Il dormait seul dans cette petite maison qui donnait sur la place. Sol vivait chez Axiam depuis douze ans et pour respecter son instruction, il s’était retiré ici. Avec eux, il ne partageait que les repas puisqu’il les préparait. Quand ils retournaient à l’étude, Alanhir travaillait la terre ou laissait son âme survoler les territoires.

Il observait les troupes de Thora et les civils de Camara qui trimaient pour bénéficier de la technologie. Il se rapprochait également de la communauté sharzac solidaire de celle des mutants. Cette entraide le réconfortait.

Parfois, il poussait jusqu’à Olora dont les secteurs habités commençaient à s’illuminer la nuit. L’asservissement gagnait du terrain. Padora, elle, se vidait des Arzacs qui migraient vers Olora ou Camara. La cité royale ouvrait de plus en plus de quartiers.

 

Il écouta le vent en songeant à son épouse, à son quotidien si compliqué.

 

***

 

Après avoir entendu le rapport d’Alanhir, Axiam reposa son bol.

— Je pars pour Léña.

Le père et le fils levèrent le nez de leur tasse.

— Comment ?

Le mage des mages sourit malicieusement.

— Suivez-moi.

Le rempart, qui protégeait ce village désert, possédait deux accès. La grande porte de l’ouest qu’Alanhir avait franchie avec Sol sur son olam blanc dix-sept ans auparavant et celle du nord qui donnait sur une longue plaine stoppée par un gouffre puis l’atok[8].

Axiam les mena au nord, vers une remise trapue adossée à la muraille de bois. Il l’ouvrit et ses compagnons découvrirent une forme tapie sous une bâche. Le grand-mage tira sur le tissu qui dévoila un objet gris métallique.

Intrigué, Sol s’en approcha.

— Qu’est ce que c’est ?

— Un engin volant. On l’appelait ossrak à l’époque de la technologie.

Le jeune herrien caressa la matière lisse et froide.

— Il est beau. Il fonctionne encore ?

— Y a pas de raison de penser le contraire, la pile était neuve quand je l’ai rangé là. Je devrais pouvoir effectuer au moins un aller et retour.

— Tu pars quand ?

Axiam leva les yeux vers le ciel du matin. Zaïa commençait à rogner sur les soirs à présent. La saison intermédiaire débutait.

— Maintenant.

 

 



[1] Extra : Herrien qui peut se désincarner.

[2] Tagas : les Herriens et les Arzacs nomment ainsi l’ensemble des peuples vivant sur l’autre moitié de Gahila.

[3] Gaars : Herrien aux dons de télékinésie.

 

[4] Voir le tome un.

[5] Foëzine : Herrien qui voit les esprits.

[6] Yanas : Herrien qui lit dans les pensées.

[7] Ihata : épreuve qui valide l’instruction qu’ont reçue les jeunes Herriens. Après la cérémonie, ils entrent dans le monde des adultes.

[8] Atok : chaine de montagnes qui sépare Gahila en deux parties.