ruines de Camara (Gahila 1er tome)
ruines de Camara (Gahila 1er tome)

Salia

 

 

En 2773, le centre de Camara abritait une foule d’un million d’âmes environ. Dans le quartier le plus animé, Salia, jeune arzac, grandissait dans un milieu uniquement féminin. Deux tantes et grand-tantes, sa mère et sa grand-mère.

 

Après avoir profité des premiers rayons solaires pour glaner des antiquités apportées par les vents de l’hiver dernier, la jeune fille passa la porte d’entrée qui ouvrait sur la pièce à vivre.

Elle s’étonna d’y voir sa mère.

– Tu ne participes pas au spectacle ?

– Pas ce soir, Salia, j’attends nos sœurs.

– Pourquoi ? Quelqu’un est mort ?

Toïa hocha la tête. Pas de décès, non, mais son visage resta sérieux.

– Va chercher du saril au Catar, dit-elle. Rapporte deux barils.

– Deux barils ? Et je me traîne ça toute seule ?

– Prends la charrette, Salia, et file !

La jeune fille sursauta. Elle saisit les pièces et sortit sans une protestation de plus.

 

Que se passe-t-il ? se demanda-t-elle en descendant la rue aux pavés défoncés.

Le soir laissait encore filtrer les rayons du soleil couchant, les premiers depuis vingt jours. L’hiver avec son froid intense et ses tempêtes infernales se terminait. Comme les autres habitants de Camara, Salia et ses mères étaient remontées des sous-sols depuis le matin. Elles en avaient fini de se battre contre les mutants pour garder le vivre et le gîte. Enfin la liberté. Pour quatre-vingts jours.

La jeune brune s’arrêta un instant et contempla la rue qui s’étirait devant elle. La place où elle se rendait s’étalait à sa suite comme un point sur un « i ». Les rayons rougeâtres jouaient avec les ombres sur les pavés et les vieux murs avachis des maisons. Elle connaissait ce coin par cœur. Cependant, elle s’émerveillait toujours de ce spectacle, surtout après l’obscurité immonde des sous-sols surpeuplés.

Elle leva les yeux vers les gratte-ciels. Leurs verres étranges renvoyaient la lumière sanguine de l’astre adoré. Ici, en bas, la nuit assombrissait déjà les rues. Salia se tourna vers les flèches du château. Depuis sa naissance, elle admirait les derniers étages de ces hautes tours. Elle les imaginait gigantesques. Magnifique aussi le palais que lui décrivaient ses tantes.

Elle se remémora les paroles de Lina, sa grand-mère, et l’espoir de le voir un jour en entier lui gonfla le cœur.

« Bientôt, tout ça sera à toi. »

Oui, mais quand ? songea-t-elle en reprenant sa route.

Chaque fois qu’elle posait cette question, la réponse arrivait, toujours identique : « Quand Bahass sera prêt. » En attendant ce jour qui tardait tant, elle écoutait les légendes de Bahass et Araya, apprenait à lire, écrire, compter, et s’occupait de la maison avec Lina tandis que sa mère travaillait au Catar.

 

Elle soupira en débouchant sur l’espace circulaire. Le Catar, auberge interdite aux jeunes filles ordinaires, envahissait de ses murs la partie droite de cette place aux dimensions plus que modestes. À gauche et en face, les yeux noirs de Salia ne voyaient que des immeubles en ruines. Ici, personne n’avait pris la peine de déblayer pour reconstruire. Il restait suffisamment de maisons en bon état pour loger la population moribonde de cette cité à l’agonie.

 

Elle dédaigna cet éboulis informe, vestige d’une civilisation révolue dont les anciens contaient encore les bienfaits lors des longues veillées d’hiver. Comment pouvait-on vivre entassés les uns sur les autres ? De nombreuses fois, elle s’était posé la question avant d’abdiquer.

Elle revint sur le passé de ses parents. Lina, sa grand-mère, avait officié au Catar jusqu’à ses quarante ans. Toïa, sa mère, et ses sœurs s’y rendaient trois soirs sur quatre et sa meilleure amie, Alehor, y jouait depuis deux années déjà ! Elle aurait dû, elle aussi, rejoindre l’équipe à l’âge de douze ans. En même temps qu’elle si Toïa le lui avait permis. Bien sûr, le travail et l’argent les avaient séparées, Alehor avait acquis ses galons de femme accomplie, à présent. Tandis qu’elle... Pourquoi la retenaient-elles ?

« Bahass te veut pure ». Réponse immuable.

 

Elle longea la palissade pour éviter les habitués qui se pressaient à l’entrée principale, pénétra dans l’arrière-cour et s’arrêta devant la porte des cuisines. Une odeur suave de litz[1] grillés lui chatouilla les narines. Son estomac grogna de faim.

– Oh, Lira ! cria-t-elle. Toïa commande deux barils !

– J’arrive, ma belle ! lança une voix à peine féminine.

Elle entendit un grand bruit : le choc d’une marmite sur une table. Puis la femme, une grosse barrique pendue à chaque bras, avança vers la jeune fille d’un pas lourd. Une force de la nature que cette blondasse à la face rougie par les fourneaux. Pourtant, il émanait d’elle une grâce incongrue lorsqu’elle se déplaçait. Elle claqua les barriques dans son vieux chariot, se redressa et retroussa les babines en un large sourire qui découvrirent quatre canines impressionnantes. Salia attendit la sempiternelle question, la même depuis deux ans.

– Alors, quand est-ce que tu rejoins l’équipe ?

– Toujours pas la permission.

– Toïa est trop dure avec toi.

– C’est à elle qu’il faut le dire.

– Déjà fait, ma fille... deux gahls[2].

Salia lâcha les deux pièces d’or dans la grande main aux cinq doigts de la Sharzac. La moitié du prix usuel, un privilège accordé aux travailleurs de l’auberge.

– Merci. Vous recevez ce soir ?

– La famille.

– Y a un mort ?

– Nan, grogna-t-elle en empoignant la tige de la charrette.

Elle la souleva et se dirigea vers la sortie.

– Ne te couche pas trop tard ! brailla Lira. Le sommeil préserve la beauté.

Salia la salua sans se retourner.

 

 



[1] Litz : espèce de poisson.

[2] Gahl : monnaie gahilienne.