Chapitre 1 du tome2

Gahila
le territoire jaya

Chapitre un – Lariha

 

 

Le Jaya lança son lasso luisant en direction de la proue. La boucle s’y enroula et il tira.

Le phyton s’aligna sur le rythme de l’embarcation, puis la dépassa pour la freiner en douceur. La barque approcha la rive couverte de hautes herbes peignées par la bise hivernale. Du coin de l’œil, l’homme observa l’enfant qui les agrippait pour la ralentir et enfin la stopper. L’énorme monture s’arrêta et, sans lâcher la corde, le successeur de Jénon bondit au sol.

L’animal s’éloigna paisiblement sur la plaine immense secouée par les vents.

 

En quelques enjambées, Lariha rejoignit la berge, dévala le talus et sauta au centre de l’embarcation zorous que le courant tentait d’emporter. L’arrière chassait déjà. Il s’assit sur le banc du milieu et s’octroya une pause afin de laisser retomber l’excitation qui emballait son cœur.

Il détailla l’enfant serré dans un manteau trop petit.

Il a beaucoup grandi.

Le pantalon de toile épaisse lui découvrait les mollets, ses pieds nus commençaient à bleuir, mais il ne tremblait ni ne gémissait. Il examinait ses vêtements de cuir de phyton qu’il imaginait chauds, sans doute.

Lariha jeta un œil au braséro éteint, et rempli de boules végétales qui n’attendaient que la flamme pour les réchauffer. D’un clignement de paupière, il provoqua l’étincelle et elles rougirent. Ayrial y colla les orteils, leva vers lui un regard reconnaissant et les milliers d’étoiles qui constellaient l’iris transparent le saisirent. Elles semblaient chacune investies d’une vie propre.

– Tu parles vados ? s’enquit l’enfant.

– Oui. Mais nous sommes les seuls sur ce territoire.

Alors, le Promis d’Araya tendit la main vers lui.

Lariha comprit qu’il demandait le contact à la façon des Zorous. Il se pencha pour le laisser effleurer sa tempe droite, puis se redressa et le contempla.

L’attente ne dura qu’un instant. Un sourire pensif éclaira le fin minois et le regard lumineux se posa de nouveau sur lui.

– Il parait que les Namris ne peuvent pas prononcer les mots zorous, dit-il en Jaya. Moi, je suis herrien, alors je peux parler comme eux.

– Tu apprends vite, impressionnant.

– Merci.

Lariha empoigna les rames et dégagea le bateau de la glace.

– Où on va ?

– À Naatyl, dans la maison du mage. Tu verras, il est très gentil.

– C’est loin ?

– Je naviguerai pendant dix jours. Ensuite, nous marcherons.

– L’animal t’a abandonné ?

– Le phyton est reparti, oui. Il n’accepte aucun passager, mais il avertira Jénon de ton arrivée.

 

À l’aide de sa rame droite, Lariha repoussa la berge et le courant les reprit. Sa force diminua sa peine, il se contenta de garder la barque dans son axe et laissa l’enfant silencieux l’examiner. À quoi pensait-il ? Son aspect l’effrayait-il ? Il se savait géant par rapport aux ethnies qu’il avait rencontrées et sa peau noire devait trancher avec le vert de celle d’Ako ou le brun de celle de son père.

 

Au crépuscule, les paupières voilèrent les iris lumineux et Lariha se sentit libéré d’un poids. Il rangea ses rames et installa confortablement le réfugié sur l’herbe sèche disposée au plancher par les Zorous. Puis, il se cala contre la proue et ferma les yeux.

Une partie de son esprit garda le cap, l’autre remonta le temps.

 

À la mort psychique d’Axiam, les mages s’étaient rassemblés mentalement autour de Jénon afin d’appréhender l’avenir. Le petit Sol, le successeur d’Axiam, les avait tenus informés des exactions qui se déroulaient en terres arzacs et herriennes comme il avait pu étant donné son jeune âge. Néanmoins, ces bribes suffisaient à Amma alors responsable du bébé sharzac. Le promis d’Araya, leur espoir.

Conformément à leurs plans, Lariha avait visité les rêves de Baramh et s’était rapproché des pensées d’Ako pendant leur périple. Il avait approuvé ce projet de bateau et remercié Cochise pour son intervention. Grâce à eux, aujourd’hui l’enfant dormait en sécurité. Ils sortaient vainqueurs de cette bataille.

La guerre n’est pas finie, songea-t-il en ouvrant les yeux sur le premier croissant de Zaïa.

La température grimpa un peu, Ayrial s’étira.

Lariha se redressa et extirpa deux fruits jaunes de son sac qu’il lui tendit.

– Les derniers de la saison. Après il faudra entamer ceux que Salma a séchés.

– Merci.

Il les dévora puis demanda un arrêt pipi.

– Retourne-toi et fais dans l’eau s’il te plait.

L’enfant sourit et s’exécuta.

– Avec Ako et les autres, c’était pareil. On n’avait jamais le temps pour ça.

– Je pourrais amarrer, bien sûr. Seulement, je veux profiter du calme pour avancer le plus vite possible.

Ayrial se rassit à côté du gouvernail.

– J’ai besoin de dormir, reprit Lahira. Tu sauras tenir la barre ?

– Oui, Mila m’a appris.

– Elle est gentille ? demanda-t-il en étendant ses jambes sous le dernier banc.

– Elle et Talid viennent des cimes…

Et tandis qu’il babillait, Lariha sombra dans un sommeil léger.

 

 

***