Résurrection

Résurrection

 

Où suis-je ?

 

Le regard fixé sur le disque entier qui illumine la voûte céleste, je reste en béatitude. La Voie lactée s’étale dans toute sa splendeur. Magnifique, envoûtante, magique.

 

Étendu sur l’herbe tendre, mon corps ressent la tiédeur de cette Terre. Ma planète. En cette nuit claire, j’en prends pleinement conscience. Les bras en croix, l’esprit ouvert, j’écoute son enseignement. Elle me dit la souffrance des manchots, la formation du plancton, l’appel des poissons et des mammifères. La descente du sel dans les profondeurs glacées de la mer.

La lune m’instruit à ma terre et la soif de savoir grandit en moi.

Raconte encore.

 

Le bienfait de la mousson et la joie des enfants qui plongent enfin dans le lac jadis desséché. La chaleur du Sahara et ses Touareg, le Gange et ses ordures. Tout, je vois tout.

Mais pourquoi ?

Pourquoi ces visions, cette clairvoyance ?

Pourquoi les nuages m’emmènent-ils au-dessus de la forêt amazonienne ?

Je tombe avec la pluie sur une large feuille, un singe-araignée m’absorbe et je retourne dans mon corps. Brutalement. Au-dessus de moi, l’ombre de la lune dessine des croix sinistres.

Comment suis-je arrivé ici ?

Réfléchi, réfléchi…

 

Hier, le repas avec mes parents silencieux. Comme toujours. Et puis je monte dans ma chambre. Jusque-là, rien d’anormal. Le quotidien. Je n’ai pas bu, pas fumé. Je suis un garçon presque sage.

Hormis mes voyages avec Axel et Lucie, je reste dans mon monde sans trop chercher à comprendre.

Alors pourquoi me suis-je transformé en grain de sel ? Pourquoi ma conscience se retrouve-t-elle dans une goutte d’eau ou avec le plancton qu’avale un poisson anonyme ?

Quelqu’un me mène par le bout de l’esprit.

Lucie ?

 

Elle est arrivée dans mon quartier au milieu de l’année et a bouleversé notre vie, à Axel et moi. Notre bac en poche, nous ne pensions qu’à fêter cette victoire entre copains. Draguer et danser tout l’été. Souffler, enfin.

Est-elle à l’origine de mon apparition mystérieuse entre ces tombes ?

Mes mains caressent les herbes hautes, je fais crisser des cailloux sous mon crâne. Tiens, je suis à moitié étendu sur l’allée. Et ces croix minuscules. Étranges petits monuments serrés. Cimetière d’enfants ? Ça existe les cimetières dédiés uniquement aux enfants ?

 

Mon corps refuse de m’obéir, pourtant je voudrais me redresser.

Lucie. Je lâche du lest, je décide de réfléchir, la lune m’y oblige, elle m’invite à cette rétrospective.

Lucie.

 

Je vis trop vite, je crois que je n’observe pas assez. Une leçon ? Possible. Je m’y soumets. Et je vois. Je vois les particules solaires, j’assiste à la fin de mon monde. Je frémis. Est-ce cela qui me paralyse ? Et les autres ? Mais non, je suis seul, immobilisé par je ne sais quel sortilège.

Lucie. Concentre-toi sur elle, crénom !

Pâle, longue, aux cheveux blancs comme neige, elle s’est invitée discrètement à nos fêtes. Son regard rouge en a repoussé plus d’un.

Sauf Axel et moi.

 

Axel est mort la semaine dernière. Axel, mon meilleur ami, mon frère.

La police a dit à sa mère qu’il avait été mortellement mordu. Carotide arrachée lors d’une nuit claire, comme celle-ci.

 

Ce souvenir me revient en une vague de terreur. Suis-je mort, moi aussi ?

Mes mains, mes pieds ne me répondent plus. Pourtant, j’éprouve des émotions bien terrestres. Ma peur se mêle à une sorte d’exaltation, elle frémit dans mes entrailles. Quand on est mort, on ne ressent pas ça.

D’où me vient cette certitude ?

 

Lucie. Pour elle, Axel et moi sommes entrés pour la première fois en concurrence. Pour la première fois. Jusqu’à elle, l’un s’effaçait pour l’autre et vice versa. J’avoue que pour Marie, j’ai eu du mal. Lui, m’a laissé Angèle à contrecœur. Belle Angèle à crinière rousse.

Mes membres ne me répondent plus, mais ma verge me semble animée d’une vie propre. Je vis, donc.

Angèle, Marie… nos flirts de jeunesse.

 

Soudain je me sens vieux. Depuis Lucie, j’ai l’impression que cent ans se sont ajoutés à mes dix-huit physiologiques.

Elle nous en a fait voir, cette fille.

Je me souviens, je me rappelle ce regard albinos, étrange et pénétrant. Dès le premier jour, elle a multiplié les défis. Et elle dominait la partie, toujours. Courses sur les toits de tôle dans toute la vieille ville, balades dans la chaleur des souks, les étendues désertiques… Elle effrayait les Autochtones.

 

Dix jours par-ci, dix autres par-là. Au chaud, dans le froid… Elle ne craignait rien ni personne. Et elle avait beaucoup d’argent, sinon, nous n’aurions pu nous payer ces voyages. Elle cachait bien son jeu, nous seuls savions.

Inde, Bangladesh, Allemagne. On est allé partout, mais son domaine de prédilection, son domaine tout court, c’était les terres de Transylvanie.

Pourquoi ? Je l’ignore. Sauf que là-bas, elle nous laissait entre nous.

 

Allongé sur le dos, incapable du moindre mouvement, je me souviens. Immobilisé par je ne sais quelle magie, je transcende. Je vois l’orque entraîner le phoque dans les profondeurs de l’océan et le noyer comme le crocodile agit avec la gazelle.

En trois mois, j’ai voyagé partout avec Axel et Lucie. Pourtant, je n’ai jamais assisté à ces scènes terribles.

 

D’où me viennent ces visions ? Ce monde est horrible ! J’ai peur, mon ventre se rétracte en une vague de terreur, je me sens victime, perdu. Je suis perdu !

Reprends-toi, reprends-toi ! Remue les doigts, agis, bon sang ! Qui volera à mon secours ? Qui ?

Personne.

 

Cette boule d’angoisse dans ma gorge me vient de loin, de mon enfance.

Elle m’avait dit, Lucie, que j’étais différent. Elle ne m’apprenait rien. Rien sur moi-même. Mais personne ne savait et cette clairvoyance m’a surpris à l’époque. Lit-elle les pensées ? Même Axel ignorait la partie sombre de ma vie et mon père n’aurait rien lâché, ce fumier.

 

Je fulmine, comme toujours, en songeant à ce que j’ai subi.

J’ai la haine. Puis la honte enflamme mes joues, mon corps. Oh, j’ai si honte !

Quand j’étais petit, la voix dans ma tête n’était qu’un nuage, une brume qui reflétait mes envies de meurtre alors qu’il m’obligeait… Toujours lorsque je me lavais les dents. Ma mère m’envoyait à la salle de bain tous les soirs à la même heure.

Elle le savait.

 

Mon corps inerte sous la lune souriante, mon cœur qui saigne sous la lune grimaçante. Je me raccroche à Lucie, cette fille bizarre, cet étrange amour.

Je l’aime, mais pourquoi ? Je devrais détester tout homme, toute femme qui foule cette terre de ses pieds hypocrites.

 

On me trouve plutôt beau garçon, et j’en jouais avant. Les autres payaient les crimes de mes parents.

À présent, je comprends. Est-ce parce que quelqu’un ou quelque chose m’interdit de bouger ? Cette nuit, les entraves m’ouvrent les yeux, je le sais, je le sens. Et j’enrage.

Alors, je hurle, je vomis ma haine et mon dégoût.

 

Un animal atterrit lourdement au-dessus de moi. Le pelage blanc, les iris rouges empreints de mystère. Oh, Lucie ! Je vais mourir, sauve-moi !

Il hurle à mon visage et je vois ses crocs jusqu’aux derniers. Acérés, prêts à me déchiqueter la face. La terreur me saisit, mais pas longtemps, car je suis empli de rage.

À ce cri bestial, je réponds de même.

 

Hurlement contre hurlement. Il s’éternise, m’emmène au bout de mon souffle.

Puis le monstre s’évapore.

J’étouffe.

 

Apparition soudaine, disparition inouïe. Ma raison reprend ses droits et ramène la peur qui serre ma poitrine. Si fort. Elle se fout de moi. Comme pour Axel ?

 

Axel. Sa sœur a retrouvé son corps dans un cimetière aussi. Et si je me souviens bien de son récit, la pleine lune éclairait les lieux à l’identique.

Un long frisson d’effroi parcourt ma colonne vertébrale. Comment vais-je me sortir de ce piège ? Qui est cette créature ? Vient-elle me juger ? Déjà l’heure de passer à la caisse ?

 

Mon père, cet homme courtisé par tous, trompait superbement son monde. Face à ce géant, je ne pesais rien.

S’ils savaient, mon Dieu, s’ils avaient vécu le tiers de… je pense que beaucoup se seraient donné la mort.

Moi, j’ai tenu.

 

J’ai tenu. Malgré les irruptions du monstre dans ma chambre, la violence des coups, malgré ce sexe au-dessus de mes rêves d’enfant, et la menace, la peur, l’horreur, la cave et mes douleurs.

Parce que depuis mes sept ans je me suis juré vengeance.

Elle m’a portée durant dix ans, cette promesse.

 

Je tiens toujours mes promesses.

 

Les bras en croix, les pieds pareils, je me souviens de la date. Le 11 octobre 2018.

 

Malgré moi, les larmes coulent sur mes joues, mais pas de culpabilité, non. Je ne regrette rien.

Je n’ai pas à payer pour ce crime.

La bête. Qu’elle punisse quelqu’un d’autre ! Et d’ailleurs, qu’a-t-il fait de mal, Axel, hein ? C’était un type bien. Avant Marie, je n’avais jamais rien eu à lui reprocher. Et même si les filles lui en voulaient, ne dit-on pas une de perdue, dix de retrouvées ? Ma mère ne se gênait pas pour remplacer mon père. Je crois que c’est pour ça qu’elle a fermé les yeux.

Elle a fermé sa trappe de mère !

 

Je pense ça au moment où l’ombre me chevauche. Ça va très vite, comme un rapace qui survole sa proie.

Finirai-je dévoré par un carnassier à silhouette indéfinie ? Peu m’importe finalement, j’ai assouvi ma vengeance. Sauf que j’ai tout juste dix-huit ans et j’aurais voulu vivre un peu. Profiter de ma jeunesse. Gagner l’amour de Lucie.

 

J’ai réveillé ma sœur tandis que mon petit frère cherchait le téléphone. Paul a assuré, je suis fier de lui. Il a pris le portable de maman et attendu que le feu pousse sa rage au maximum avant d’appeler les pompiers, le numéro se trouve toujours dans les premiers sur un mobile.

Moi, je me suis enfui. Enfin, je crois parce qu’il me semble que je dormais avant de me retrouver ici, au milieu des morts.

Je perds la tête ?

Mon lit, mon refuge. Muché sous la couette, je refaisais le monde. Ou plutôt, je construisais mon univers. J’y créais des guerres, des conflits mêlés de magie. Un truc à moi, quoi !

Jusqu’au jour où j’ai rencontré Lucie.

 

Oh, Lucie ! Mon cœur s’effondre en songeant à l’homme que j’aurai pu devenir. Si seulement j’avais grandi dans une famille normale.

 

Belle nuit. Mille étoiles piquent le ciel, j’y reconnais la Grande Ourse, la petite qui forme ce trapèze si caractéristique. Et la pleine lune, à présent rouge, étrange. On dirait qu’elle se moque de moi. Elle sait que j’ai aspergé la maison d’essence, le briquet chauffe encore ma poche. En silence, Paul m’a regardé parcourir les pièces avec cette puanteur. Il m’a apporté mon feu. Paul, mon frère, neuf ans et déjà presque adulte. Parce que depuis deux ans il me remplaçait dans la salle de bain. Ma sœur ne m’a jamais inquiété, mon père préfère les garçons, mais elle aussi a entendu les cris. Elle a vu les plaies de Paul.

 

Paul, Sandy et moi formons une vraie famille. Soudée dans l’adversité. Pour toujours, envers et contre tous.

Surtout les adultes.

Où se trouvent-ils en cette belle nuit ? Répondent-ils aux questions des pompiers ? Quelle version leur servent-ils ? Celle qu’on s’est inventée ? La vérité ?

Peu importe finalement, je vais mourir.

 

Par trois fois, l’ombre m’a effleuré. Je mérite mon sort, j’admets. Et je me rebiffe. C’est quoi ces parents de merde ? Pourquoi m’ont-ils mis au monde ? Pour mieux me violer tous les soirs ?

– Tuez-moi !

Je hurle à la lune, j’implore la bête. Axel est mort pour rien. Alors pourquoi pas moi ?

Je hurle sur la terre entière la douleur de tout enfant bafoué, souillé, trahi.

Je hurle à m’en brûler les poumons et l’animal l’entend. De nouveau le voilà qui me chevauche.

Mon souffle se perd comme mon regard dans le sien. Quelle beauté ! Ce poil d’albâtre ondule sous la brise comme une fourrure d’angora. Léger, aérien. J’ai envie de le caresser, de l’aimer. Ces yeux rouges plantés dans les miens, si pénétrants, me rappellent…

– Lucie ? C’est toi ?

Le museau frôle mon nez, renifle mes oreilles. Je ne sais pas ce qu’il cherche. Mon odeur ? Mais je pue l’essence !

– C’est moi, Fred, tu te souviens ?

J’espère la découvrir sous ce pelage, derrière ce regard bestial mêlé d’une étrange intelligence. J’y crois. Quelque chose me dit que j’ai bon. Et un soupçon d’instant plus tard, j’assiste, médusé, à sa métamorphose.

 

Le poil se rétracte lentement, les griffes rétrécissent, le museau fond vers les yeux. Il redevient ce nez aquilin que j’aime tant.

Épuisée, Lucie s’effondre sur mon corps paralysé. Je ne peux même pas l’enlacer, quelle frustration !

– Délivre-moi, s’il te plait.

Personne n’entend ma plainte, je reste là, immobile sous la lune.

 

Soudain, un long hurlement déchire la nuit, la terreur arrache mon cœur. Et un autre monstre au pelage roux se dresse au-dessus de moi. Si j’avais pu, je me serais raidi d’épouvante.

L’œil cruel me scrute, puis le museau renifle le corps inerte posé sur moi.

– Ne la touche pas !

Ma colère fait reculer le loup. Juste un instant. Et celui d’après, il me mord.

Le cerveau est bien pensé. En cas de trop forte douleur, il se ferme.

Je sombre.

 

Lorsque je reviens à moi, le doux visage de Lucie m’apparaît. Ses yeux rouges me contemplent avec tendresse.

– Tu fais partie du clan, à présent, dit-elle. Redresse-toi.

Mon bras ! Je le lève au-dessus de ma tête. Libre et guéri ! Je peux me relever, enfin.

 

La lune est descendue, le ciel s’éclaircit lentement. Bientôt l’aube.

– Qui…

Lucie pose un doigt sur ma bouche.

– Tu es à moi, maintenant.

Mon cœur s’emballe. D’amour, de crainte, d’excitation. Je lui souris. J’ai bénéficié de toute une nuit pour comprendre que je l’aimais.

– La cérémonie se déroulera après ta première transformation, ajoute-t-elle. Au prochain cycle lunaire. Mon amie va te mener à ta nouvelle maison.

– Mon frère et ma sœur…

– Ils t’y attendent.

Je suis des yeux la silhouette nue et blanche, ce corps parfait disparaît derrière un caveau.

Puis le loup me guide vers la sortie de la ville. Je ne ressens aucune fatigue, seul le bonheur de savoir mon frère et ma sœur hors des griffes de la police ou des services sociaux me porte. Ils ne méritent pas ça, on n’a rien fait. On s’occupera de nous, on n’a pas besoin des adultes. On n’en a plus besoin, on n’en veut plus de ces sales pervers.

 

Je traverse des champs derrière la bête au pelage roux. Je galope, je cours à sa suite jusqu’à une forêt que je ne connais pas. La matinée se termine quand il me laisse à l’orée d’une clairière. À présent, je sais que je dois aller seul, c’est comme si je communiquais avec lui par la pensée. Je m’avance donc. Et je les vois, petits corps nus à moitié dévorés.

Ils ont payé pour moi.

Mon premier hurlement de loup est celui de la peine.

 

 

(elisabeth charier)

 

 

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