Adèle

Adèle

 

Dans ce bourg perdu à flanc de montagne, l’école accueillait les enfants de trois à onze ans, mais la population vieillissait et seuls dix gamins de onze à sept ans la fréquentaient encore.

Vanille y passait sa dernière année. À la rentrée prochaine, elle intégrerait un internat en suisse et cette perspective la glaçait d’appréhension.

 

L’arrivée du maire la ramena à la réalité, elle se leva avec les autres. Il venait présenter une nouvelle élève. Une petite brune au teint blafard.

Vanille la trouva un peu grosse, le cheveu raide à casser, les lèvres absentes, mais, au-delà de cette apparence ingrate, ses yeux, qu’elle cachait derrière une frange trop longue, la troublèrent. Les iris noirs mangeaient presque la totalité du blanc des globes.

Les autres affichaient tous une moue dégoûtée à laquelle Adèle répondit en les fixant d’étrange façon.

Apitoyée, Vanille tenta un sourire. Elle l’ignora.

– Installe-toi à côté de Vanille, dit l’instituteur en la désignant du doigt.

Les élèves l’appelaient par son prénom : Hervé.

Le maire souhaita une bonne journée puis se retira en s’essuyant les mains sur son treillis, comme s’il avait touché quelque chose de répugnant.

Il s’en va dans les bois, songea Vanille avec envie.

L’homme assurait aussi la fonction de garde forestier et elle avait décidé d’exercer le même métier plus tard. Elle adorait la nature.

Ce matin, octobre parfumait la montagne et l’ornait de couleurs chaudes, une ambiance idéale pour flâner sous les arbres.

– Tu es avec nous, Vanille ? sourit Hervé en déposant deux feuilles sur le pupitre d’Adèle. Ce test me permettra d’évaluer ton niveau, lui dit-il. Prends ton temps.

La fillette crocheta un stylo et se mit au travail.

« Crocheta ». Ce mot s’imposa à l’esprit de Vanille. Elle tenait son crayon comme un grappin. Elle écrivait vite, d’un graphisme obscur et saccadé, en tirant une langue minuscule et pointue. Des gestes compulsifs, si rapides que Vanille en resta sidérée. Ce comportement lui faisait penser à….

– Sortez vous détendre, ordonna Hervé.

La récré ! Déjà !

Les plus jeunes lâchèrent leur activité les premiers et s’élancèrent au-dehors.

– Eh, la nouvelle ! Tu viens ou pas ?

Vanille connaissait bien les trois garnements qui entouraient Adèle ; les frères Boret âgés de onze, neuf et sept ans et demi. Des gamins issus d’une famille taillée par la montagne depuis une dizaine de générations. Elle passait son temps à défendre les petits contre ces fripouilles. Le père braconnait. Il battait son chien, sa femme, sa fille et emmenait les garçons à la chasse. Une vraie caricature.

– Allez jouer, bougonna-t-elle.

Hervé les vira de la classe et Vanille rougit lorsqu’il la regarda d’un air entendu.

– Tu peux faire une pause, Adèle.

Elle hocha la tête. Non, elle ne sortirait pas.

– Très bien. Tu viens, Vanille ?

 

***

 

Le matin, Adèle arrivait au dernier son de cloche, elle ne fréquentait pas la cantine pourtant gratuite, et à seize heures, elle laissait les autres s’égailler dans les ruelles avant d’oser rentrer chez ses parents. Élève taciturne, elle ne participait pas aux débats qu’organisait Hervé et cachait son visage dans ses mains quand il l’invitait au tableau. Elle répondait à ses questions dans une langue obscure et au moment des pauses, elle ouvrait un livre ou se faisait oublier dans un coin. Hervé n’insistait pas, mais ce manège intriguait Vanille qui l’interrogea sur ses origines.

– J’en ai discuté avec le maire, expliqua volontiers l’instituteur qui estimait cette écolière. Ses parents viennent de Moldavie. Pourtant, ils assurent qu’Adèle comprend ce qu’on lui dit et écrit. D’ailleurs, ils ont traduit ses devoirs. Elle a un bon niveau.

– Et sa peur des autres ?

– Ils n’en ont pas parlé. Ça prendra sans doute du temps, mais je pense qu’elle s’habituera à la longue.

 

***

 

Novembre apporta ses flocons, les enfants sortirent les luges et les skis. Dans la cour, ils façonnèrent des bonshommes de neige puis érigèrent des remparts pour les batailles de boules.

Et derrière la vitre de la classe, Adèle les observait d’un œil morne.

 

Un soir glacial de la fin de ce mois, sous un ciel pâle et menaçant, Hervé pressa les élèves au départ en prétextant un rendez-vous urgent.

 

Pour la première fois, Adèle se retrouva parmi les écoliers, sans adulte pour la rassurer.

Stupéfaite, elle resta là, de l’autre côté de la grille.

Un flou ondula le groupe, le village désert sembla se rétrécir comme pour mieux assister au spectacle que tous redoutaient et, en même temps, espéraient. Seule Vanille ne comprenait pas l’atmosphère ambiante.

Puis Jade Boret, le plus vieux de la fratrie, claqua sa paire de skis sur son épaule et se tourna vers Adèle.

– C’est quoi ton problème, mocheté ?

La fillette grommela dans sa langue et marcha vers sa maison qui se trouvait en lisière de forêt. Mais Jade lui barra la route et planta ses lames dans la neige à la manière de lances. Adèle tenta une échappée vers la droite. Jordy, le frère de neuf ans, s’interposa. Elle se tourna alors vers la gauche et se retrouva face au reste de la classe.

– Tu réponds clairement si tu veux passer, reprit Jade.

– Ouais, renchérirent les autres.

– On n’a jamais compris ce que tu disais, ajouta Jordy en lui piquant l’épaule de son bâton de ski.

Jérémy, le dernier des Boret, l’imita sur le deuxième bras en ricanant.

– Laissez-la tranquille !

– On t’a pas sonné, Vanille !

La jeune fille força le cercle et attrapa la main froide et rêche d’Adèle.

– Viens, on s’en va.

Mais celle-ci tourna un visage maussade vers elle et, à travers ses cheveux, Vanille croisa son regard. Une sombre violence doublée d’un ténébreux plaisir enflammait les iris noirs. La peur frisa ses entrailles, elle la lâcha et, à ce moment, Jade la poussa brutalement.

Une épaisse congère amortit sa chute et elle resta là, hébétée, à assister à la suite de ce jeu cruel.

Jade posait des questions et giflait Adèle à chaque réponse inintelligible.

Imperturbablement, sa tête partait de côté puis revenait et les yeux d’ébène le fixaient. Les autres hurlaient leurs insultes et encourageaient les frères à la piquer, car eux seuls venaient à l’école en skis. Leur ferme se trouvait en dehors du village.

Pourtant, la victime ne réagissait pas aux soufflets de plus en plus sonores. Alors ils se lassèrent et, petit à petit, la rue assombrie par le crépuscule se vida.

– Essaye encore, gronda Jade.

Une rage froide cirait son visage. Jordy et Jérémy gardèrent le silence, ils savaient qu’elle présageait une montée de violence.

– Va-t’en, Adèle ! lâcha faiblement Vanille.

Et le coup partit. Puissant. Adèle vola sur deux mètres.

– Putain, tu l’as tué ! s’exclama Jérémy.

– Dis pas de conneries, beugla Jade.

Il brandit le poing dans sa direction.

– Tu repasses à la question lundi, grosse pute !

Et il s’éloigna.

 

La nuit les avala, Vanille se retrouva seule près du corps. Il lui parut sec, recroquevillé comme un insecte écrasé.

Elle se leva et l’approcha.

– Ça va ?

Réponse incompréhensible. Puis en gestes saccadés, Adèle se releva. Elle posa la main sur l’épaule de Vanille et resta immobile pendant un instant, les yeux fermés comme pour reprendre son souffle. Sauf qu’elle respirait calmement. Enfin, elle lui tourna le dos et disparut à son tour dans les ténèbres.

– Je suppose que ça voulait dire oui, murmura Vanille en s’éloignant du lieu de la rixe.

 

Elle retrouva sa maison avec soulagement. Maman s’affairait aux fourneaux, ça sentait bon les légumes, mélange de frais coupés et de mijotée. Elle lâcha son sac à côté de l’escalier et s’arrêta sur le seuil de la cuisine.

– Dure journée ?

Sa mère lisait sur son visage comme dans un livre. Vive, intelligente, Myriam possédait un doctorat en psychologie, mais ne travaillait plus qu’épisodiquement.

Vanille opina sans un mot, elle ne pourrait parler ce soir. Choquée. Peut-être demain.

– Je vais me coucher.

– Je t’appelle pour le diner ?

– Écoute, si je dors, laisse tomber, s’il te plait.

– Oh ! Dure journée alors.

Vanille ne sut que lui envoyer un regard pitoyable, ce qui inquiéta Myriam.

 

***

 

Antoine Boret sortit du lit à quatre heures du matin, ce samedi, comme tous les jours et ceci sept jours sur sept. Sa femme préparait déjà le café. Vaches et chèvres attendaient la traite, alors elle le laissa filtrer et se dirigea vers les dépendances.

Aujourd’hui, Antoine avait prévu la réparation de l’enclos à poules parce qu’un renard le visitait depuis qu’une des planches avait cédé. Travail urgent, donc. Une besogne pour Jade. Ensuite, il déneigerait les toits.

Il avala son café en râlant contre ce fainéant de fils. Déjà cinq minutes qu’il patientait.

La colère rougit le front du colosse, il cogna la table du poing et grimpa quatre à quatre les marches qui menaient aux chambres des enfants.

Il déboula dans celle des garçons et hurla le nom de son ainé. Mais seul Jérémy se redressa.

– Où qu’y sont ?

– Ch’ai pas ! Peut-être aux pièges.

– Va les chercher, t’as une heure ou c’est la rouste !

Le gamin s’habilla en hâte, dégringola l’escalier et courut vers la porte en boutonnant son pantalon. Les pieds à moitié chaussés, les cheveux en bataille et, terrorisé par ce père monstrueux qu’il admirait, il enfila ses raquettes, saisit ses skis et s’enfuit dans les bois.

 

***

 

La journée s’annonçait froide et ensoleillée. Bien au chaud sous la couette, Vanille songeait en regardant le jour se lever. Elle pensait aux yeux d’Adèle, aux coups que Jade Boret lui avait portés. À sa haine, sa violence, sa cruauté. À ses frères qui le suivaient aveuglément. Soudain, l’envie de s’aérer la prit aux tripes. Elle repoussa ses couvertures, un peu de marche la calmerait. Elle clôturerait ce samedi par une douche et s’intéresserait à ses devoirs. Vanille voulait atteindre son but. Elle se plierait au passage obligatoire par l’internat puis reviendrait sur les lieux de son enfance. Mais pour le moment, le comportement de ses camarades de classe la dégoûtait. Hier, elle aurait aimé se trouver loin d’eux, à mille lieues de leur violence.

Elle engloutit son bol de chocolat sous le regard affectueux de sa mère, s’enquit de la santé de son père parti en expédition au pôle Nord et chaussa ses après-skis.

– Je sors en forêt.

– Itinéraire habituel ?

– Oui, m’man.

– Déroge pas surtout.

En cas d’accident, elle devait savoir ou chercher, maman lui avait souvent parlé de randonneurs victimes de leur témérité.

– J’ai mon téléphone.

– Oui, mais…

– Je déroge pas.

– Je t’attends vers midi.

– OK.

Elle ouvrit la porte sur le froid. Huit heures. Trop tôt pour croiser les voisins un samedi.

Il avait beaucoup neigé cette nuit, les trottoirs disparaissaient sous la couche immaculée. Vanille rabattit sa capuche sur son bonnet, grimpa les ruelles et sortit du village. Après le premier pic, elle redescendrait un peu et s’enfoncerait dans les bois. Elle passerait entre deux sapins, que sa mère et elle avaient discrètement marqués, dévalerait encore la pente jusqu’à un rocher au moins trois fois plus haut et plus large qu’elle et le contournerait par la droite. Uniquement par la droite. Ensuite, elle se coulerait entre deux pans de granit.

 

Vanille observa la grotte. Quelque chose avait changé. L’atmosphère ? L’odeur ? Personne ne connaissait cette caverne lumineuse, pas même les Boret pourtant natifs du lieu. À ses heures perdues, Myriam pratiquait la spéléologie et possédait le don à dénicher l’introuvable. Naturellement, elle partageait le fruit de ses explorations avec sa fille.

Vanille frissonna. Pour la première fois, elle n’osa s’avancer sous les stalactites de glace ni frôler les parois roses.

Ça sent l’animal.

Un chien errant avait-il élu domicile ? Un renard blessé ? Les autorités n’avaient réintroduit aucun ours ni loup dans la région, mais Boret pouvait avoir perdu une chèvre.

On est en hiver.

Ou un lapin.

Ça sent trop fort.

Une cavalcade de talons réveilla le silence. De nombreux pieds, mais…

On dirait qu’ils dansent une gigue, réussit à penser Vanille malgré sa soudaine terreur.

L’étrange bruit de pas s’éloigna, le calme revint. La jeune fille attendit encore puis se laissa guider par son odorat. Ça venait de ce coin sombre, là-bas. Si un animal était blessé, elle pourrait sans doute le secourir. Mais, une fois sur les lieux, à part quelques poils…

Non, ce sont des cheveux.

Blonds. Comme ceux du dernier des Boret, Jérémy. Et l’effluve s’était intensifié, elle se trouvait donc proche de…

De quoi, au fait ? Qu’est-ce qu’ils ont encore inventé ?

Elle leva la tête. Au-dessus d’elle, les ténèbres noyaient la voûte, elle ne voyait rien. Prise d’une confuse intuition, elle alluma sa lampe-torche et son puissant faisceau révéla trois boules énormes, trois cocons qui enroulaient des formes humaines.

Vanille lâcha un cri d’horreur. Aucun doute, les corps des fils Boret transparaissaient sous la soie arachnéenne. Les visages momifiés et moulés dans la fine toile semblaient hurler de terreur. La fillette n’osa imaginer la taille de l’araignée, son cerveau refusa le calcul et ce qu’il avait enregistré de la vision.

 

Blanc. Ou noir. Enfin, il avait dû se passer un temps mort, car lorsqu’elle revint à la réalité, Adèle se tenait à dix pas, assise sur un petit rocher. De ses bras malingres, elle enserrait ses jambes trop fines.

Seul son abdomen est trop gros, se dit Vanille qui faillit mouiller son pantalon.

– C’est toi qui les as tués ? C’est ça ?

– Oui.

Adèle avait répondu dans sa langue et, bizarrement, elle décodait.

– Pourquoi ?

– Ils étaient méchants. D’ordinaire, je ne mange que des animaux, tu sais ?

Vanille déglutit.

– Tes parents sont comme toi ?

– Non.

– Le père Boret remuera ciel et terre pour retrouver ses garçons. Et moi, je ne pourrai pas me taire. Je ne les aimais pas, mais c’est un meurtre, tu comprends ?

– Quand tu parleras, je serai loin et ceux-là ne feront plus mal à personne.

Adèle se leva.

– J’ai été contente de t’avoir comme amie. Tu as été la première.

– Je ne suis pas sûre que…

– Si tu avais su ?

Vanille ne put que hocher la tête de haut en bas.

– Les araignées ne sont pas mauvaises.

– Les bruits, tout à l’heure, c’était toi ?

– Oui.

– Tu te transf…

– Je dois partir, l’interrompit Adèle dans son étrange langage. Quand tu prendras soin de la forêt, n’oublie pas que toutes les créatures ont le droit de vivre, même si elles te semblent cruelles.

Et elle disparut au détour de la paroi.

Alors, Vanille pleura. Sur la mort des garçons, leur stupidité et les images que reformait son esprit. Elle imaginait la terreur de Jade, il avait sûrement été tué en premier. L’action se serait passée au creux des bois. Il s’était levé tôt pour relever ses pièges et avait croisé la route d’Adèle déjà transformée en énorme araignée. En songeant à sa taille, Vanille sentit son corps se glacer. Jade se serait peut-être défendu et...

À moins qu’il n’en ait pas eu le temps.

Elle connaissait leur rapidité à happer la proie. Adèle l’aurait piqué, immobilisé dans un cocon et enfin, vidé de son sang. Deux crochets redoutables, insensibles aux hurlements. Vanille se mordit les poings en gémissant puis se balança doucement d’avant en arrière pour tenter de se calmer.

Myriam retrouva sa fille dans cet état.

 

 

La police ne put lui extraire un mot sur les circonstances de sa découverte et Myriam l’éloigna des curieux et des médias. Vanille termina son année scolaire à la maison.

 

Boret, lui, devint fou de douleur, il fallut l’interner. La mère vendit la ferme et quitta le village avec sa fille.

 

La rumeur dit qu’elles vivent heureuses, en bord de mer.

 

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